TRAVAUX INTERACADÉMIQUES

 

 

TRAVAIL DE RÉFLEXION SUR LE RÔLE DES ACADÉMIES DE PROVINCE AU XXIe SIÈCLE

 

À quels besoins peuvent répondre au XXIe siècle les académies de province ?


Quel rôle peut jouer aujourd’hui une académie de province ?
Quand les académies de province sont nées, elles ont d’abord imité dans leur enfance leurs prestigieux modèles, en premier l’Académie française, dont la première mission fut de se « préoccuper de la pureté de la langue et la rendre capable de la plus haute éloquence. » Mais plus de trois siècles et demi se sont écoulés depuis.  Par la force des choses les missions ont dû se redéfinir. Par exemple l’Académie d’Orléans ne peut plus intervenir dans la mise en valeur du territoire comme elle le fit avec grand succès au XIXe siècle pour l’assainissement de la Sologne auquel elle contribua grandement. Il y a maintenant à Orléans un Bureau de recherche géologique et minière, il y a une puissante antenne du CNRS, une université.  Ce n’est pas dans le domaine de la recherche que peut œuvrer aujourd’hui une académie comme la nôtre. Il y a aussi une société archéologique et historique active qui impose d’éviter, en toute honnêteté, une concurrence qui ne servirait aucune des deux associations.
Il me semble qu’il convient de recentrer les activités autour de quelques objectifs spécifiques à une compagnie comme la nôtre.
L’originalité et la force d’une académie de province réside essentiellement dans la pluridisciplinarité que la diversité de ses membres rend possible. C’est une grande force et cela a deux conséquences.
La première c’est de conserver un des plus vieux principes qui présida à la création des académies : les savants s’instruisent entre eux par l’échange de leurs connaissances. Avant d’instruire les autres, instruisons-nous nous-mêmes. Cela permet de maintenir une convivialité et une attention à l’autre, qui a reçu une tout autre formation que moi, qui est un remarquable enrichissement. À une époque où toute information est complexe et souvent difficile à décrypter c’est une mise en garde permanente contre les tentations de la facilité.
La seconde conséquence est précisément d’avoir les moyens, qu’en général ont moins les autres associations culturelles souvent plus spécialisées, de répondre aux interrogations et aux attentes d’un public. Cela implique de sortir périodiquement des murs qui enferment, sans beaucoup de résonance, les échanges et réflexions des académiciens entre eux, pour en faire bénéficier un public plus large. S’instruire entre soi c’est bien, surtout quand on se donne les moyens d’en faire bénéficier d’autres personnes. Il faut éviter le piège qui consisterait à fonctionner exclusivement entre nous. Des séances publiques et gratuites contribuent à mieux faire connaître l’académie et suscitent souvent un réel intérêt.
Cela nous oblige donc à nous poser la question de la spécificité de nos interventions et de l’esprit dans lequel elles peuvent être conçues.
Nous vivons un monde hypermédiatisé, où tous les jours se déversent sur nos têtes, une masse considérable d’informations, venues de toutes parts, sans possibilité même de réfléchir à ce qu’elles signifient vraiment, parce que très vite une nouvelle chasse l’autre. Nous croyons être informés et ne le sommes pas ! Une information, une masse d’informations ne font pas une connaissance, et encore moins un savoir. Parce que savoir c’est aussi comprendre.
Une réflexion sur ce qu’est le savoir aujourd’hui, sa nature, sa transmission, son utilisation s’impose. Je crois même qu’elle est urgente, si nous voulons continuer à aider, de la façon la plus honnête et la plus objective possible ceux qui nous entourent, à recevoir de manière active et non passive de l’information et des connaissances, afin qu’ils puissent en faire, pour eux-mêmes, le meilleur usage possible et les transformer en savoir. Si nous ne sommes plus à la source de l’élaboration des connaissances et du savoir, si nous n’avons pas la puissance des medias pour communiquer, nous pouvons être au premier rang dans l’interprétation, la signification à donner et l’usage à faire de tout ce que nous voudrions ou devrions savoir et dont nous ne pouvons pas faire notre profit faute de temps, de distanciation ou de connaissances. Car aujourd’hui pour assimiler des connaissances, il faut déjà avoir quelques connaissances. C’est le cycle infernal de l’accès au savoir. Je pense que nos académies de province ont là un rôle essentiel à jouer et qu’elles en ont les moyens. Cela ne leur interdit pas d’autres activités, et si l’on recense ce que font dans leur ensemble toutes les académies de province on s’aperçoit qu’elles sont très variées. Mais peut-être visent-elles, de près ou de loin, consciemment ou non, ces objectifs.
Ainsi resterons-nous fidèles, sous d’autres formes et d’autres pratiques évidemment, à la mission première, savoir ce que parler veut dire : « se préoccuper de la pureté de la langue », disaient nos grands ancêtres… Entendons aujourd’hui se comprendre les uns les autres.
Je vous remercie.

                                Marc Baconnet - Président de l'Académie d'Orléans

 

Texte prononcé le 7 juin 2016 à la Fondation Simone et Cino del Duca

 

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"Panne dans l'évolution de la relation savoir et société", Les académies de province ont-elles un rôle à jouer ?

 


En 2014, l’Académie d’Orléans engageait une réflexion sur les rapports entre savoir et société. Sans entrer dans les détails, cette étude montrait une évolution continue depuis l’Antiquité à nos jours, le savoir apportant régulièrement, par de nouvelles découvertes, une amélioration des conditions d’existence (notions de progrès) et des modes de pensée (notion de liberté). Notre époque marque une rupture brutale dans cette évolution : les théories existentialiste et marxiste réfutent le rôle du savoir dans l’accession à la liberté et plus récemment encore, la présence prochaine de 10 milliards d’individus sur terre soumet le progrès aux impératifs du « développement durable ».
Pour atténuer les effets de cette « panne dans l’évolution de la relation savoir et société », les académies de province ont-elles un rôle à jouer ?
Au cours d’une table ronde sur ce sujet, 3 directions d’actions se sont dégagées :
Les médias
Leur omniprésence et les contraintes économiques ont fait des médias les nécrophages des temps modernes. Comme une presse n’annonçant que de bonnes nouvelles verrait son lectorat réduit à peau de chagrin, les journalistes se font un devoir d’amplifier la moindre alarme, se nourrissant sans cesse des malheurs de l’humanité, faisant leurs choux gras de la moindre catastrophe.
Quelques exemples :
L’annonce par la presse « grand public » de la découverte « d’une probable vie sur Mars » quand je ne sais plus quelle sonde avait simplement analysé des traces d’eau liquide dans un passé reculé. Notre scientifique orléanais André Brack nous a immédiatement fait une annonce rectificative.
Les tumeurs cancéreuses des rats du professeur Séralini ont été annoncées urbi et orbi par tous les médias. Aucun organe grand public n’a parlé du retrait de la publication de Gilles Séralini dans Food and Drugs Toxicology pour « results inconclusives » (conclusions non-probantes). C’est pourtant un événement rarissime dans le monde scientifique. Heureusement, les faits n’ont pas échappé à la vigilance de notre biologiste Michel Monsigny qui nous en a aussitôt informés.
Rétablir l’information dans notre cénacle est certainement utile mais pas suffisant pour justifier du rôle des académies de province. Pour tenter d’être « les chiens de garde de la vérité », il faut mettre à profit tous les moyens dont nous disposons : nos propres sites internet et celui de la CNA (les deux exemples mentionnés auraient dû faire l’objet d’une brève), des séances publiques aussi fréquentes que possible sur les grands thèmes d’actualité.
Orléans a traité ces 3 dernières années : les OGM, les cellules-souches, Savoir et Société, Doit-on se résoudre à la fin de la croissance dans les pays développés ? Il faut aussi mentionner le Printemps de l’Académie, journée ouvrant sur de véritables débats avec le public et abordant des sujets d’actualité : Économie en 2014, L’énergie en 2015, la langue française en 2016.
Les nouvelles technologies
C’est une banalité de dire que nous vivons, avec l’entrée dans l’ère numérique, une révolution qui aura des conséquences sur notre société aussi importantes sinon plus que l’invention de l’imprimerie à la fin du Moyen Âge.
N’est-ce pas présomptueux de penser que les académies de province ont un rôle à jouer dans ce gigantesque chamboulement ? Ces technologies nous dépassent, les enjeux économiques, sociaux sont bien trop importants pour que notre voix puisse se faire entendre, les acteurs, bien trop puissants pour avoir besoin de nos avis.
C’est encore une fois en tant que « chiens de garde de la vérité » que nous avons une place à tenir. Un exemple vient immédiatement à l’esprit : Wikipedia. Décrié par certains, encensé par d’autre, il s’agit d’une nouvelle forme d’encyclopédie démocratique puisque tout un chacun peut y collaborer, et très objectivement, son contenu s’améliore d’année en année. S’il y a un domaine où les académies devraient exercer leur activité, c’est bien celui-là. Plutôt que de se lamenter sur la pauvreté de certains articles ou de se gausser des sottises qu’on a pu déceler ici ou là, il suffit de prendre la plume et de corriger. Quelle belle manière de partager son savoir !
Toute la connaissance du monde est maintenant accessible depuis un banal téléphone portable : plus n’est besoin de têtes bien pleines. Il faudra pourtant continuer d’apprendre, car plus que jamais nous aurons besoin de têtes bien faites. Quoi, comment, sous quelle forme ? Jamais ces questions n’ont été abordées par les tentatives de réformes de notre système éducatif. Enracinées dans le tissu scolaire et universitaire, les académies de province se doivent de prendre part activement à cette réflexion.
Panne de l’ascenseur social
Sans vouloir porter de jugement sur les partis pris résolument antiélitistes choisis par notre système éducatif, force est de constater que l’accès au diplôme du baccalauréat de 70 % de la population a stoppé net l’ascenseur social et que les carrières auxquelles pouvaient accéder les lauréats du certificat d’études ne sont plus que des souvenirs du passé.
C’est encore une fois dans l’action simple et quotidienne que les académies de province pourraient tenter d’infléchir cette situation. Il est très probable que par le biais d’une ou l’autre association, beaucoup d’entre nous sont déjà impliqués dans des actions individuelles, soit de soutien scolaire, soit d’aide à la recherche d’emploi. L’idée est simplement de faire la même chose, mais sous la bannière officielle de notre académie. Si dans les faits, le résultat premier ne sera peut-être pas très différent, cette façon de procéder comporte plusieurs avantages :
Possibilité d’échanger les expériences, de rechercher entre confrères les solutions les mieux adaptées à chaque cas.
Apporter la caution de l’académie à l’environnement de la personne aidée : corps enseignant, employeurs potentiels.
Contribuer à faire rayonner autour de nous l’esprit académique.

En Conclusion.
C’est bien plus au travers d’actions simples et concrètes que dans des réflexions abstraites que les académies exerceront pleinement leur rôle dans la ou les décennies à venir. De par notre formation, nos expériences et leur mise en commun dans des académies pluridisciplinaires, nous avons peut-être mieux que d’autres la capacité de distinguer le vrai et le faux dans le flot d’informations qui submerge nos contemporains. Le raisonnement, la méthode, le retour aux sources sont les points forts que nous devrions nous efforcer de mieux partager.


Christian Froissart, Académie d’Orléans
Secrétaire général de la CNA 2014-2016

 

Texte prononcé le 7 juin 2016 à la fondation Del Duca

 

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QUEL RÔLE POUR LES ACADÉMIES DE PROVINCE À L’AUBE DU XXIe SIÈCLE ?

Synthèse

 

Il était tout naturel que, pour l’un des premiers des travaux qu’il est convenu d’appeler « interacadémiques », la Conférence Nationale des Académies choisisse, comme sujet de  réflexion, un questionnement non sur son propre rôle (auquel il n’est pas interdit de s’intéresser), mais sur celui des compagnies et sociétés savantes structurées qui la composent, à savoir les 32 académies  réparties dans la plupart des villes et provinces de France.

Le nombre des contributions tourne autour de la douzaine ce qui, sans être un plébiscite, témoigne de l’intérêt porté à la question et constitue une base de travail suffisamment représentative pour autoriser une première synthèse qui n’hypothèque en rien les articles à venir et qui aurait plutôt pour but de les susciter.

Parmi les textes qui nous sont parvenus, un nombre important était constitué, pour tout ou partie, de discours prononcés, le plus souvent par des présidents en exercice ou des présidents honoraires au cours d’une séance académique interne voire d’une assemblée générale. À cette occasion, les orateurs avaient pu être amenés à réfléchir au positionnement et au devenir de leur structure et, au-delà, de l’ensemble des académies de province. D’autres articles ont été rédigés pour la circonstance par des consœurs et confrères saisissant le prétexte pour s’interroger sur la nature et la finalité de la réalité académique. Que tous soient remerciés.

Pour aller à l’essentiel et privilégier une approche que nous qualifierons de « pédagogique », nous avons retenu, sans grand souci d’originalité, trois axes autour desquels semblent s’organiser les remarques et propositions. Le premier pourrait être celui d’un « état des lieux », préalable à toute analyse, où seraient redessinés les contours du paysage académique et rappelées les étapes de son histoire. Forme de constat diachronique éminemment nécessaire mais destiné surtout à engager le débat sur le présent et l’avenir. Les deux autres directions s’inscrivent dans la logique d’une argumentation et se résument à deux mots : les fins et les moyens. Le premier de ces termes entre en parfaite résonance avec la question d’ensemble qu’il subsume ; le second, moins attendu, relève d’une volonté, perçue chez les contributeurs, de ne pas rester au niveau du constat ou du vœu pieux, mais d’ouvrir des perspectives de développement et d’amélioration.

Cette synthèse voudrait s’efforcer d’être le reflet fidèle des idées avancées par nos consœurs et confrères ; elle n’aura vraisemblablement pas su s’affranchir de la part de subjectivité inhérente à toute récriture. Nous espérons que ses inévitables défaillances n’auront pas pris la dimension de trahisons.

 

  1. I.                    LES ACADÉMIES DE PROVINCE HIER ET AUJOURD’HUI

Avant de répondre à la question posée, plusieurs textes proposent une rapide description de la situation actuelle des académies, héritières d’un passé souvent ancien et prestigieux. Est même associé au corpus le discours prononcé par M. Hernandez, président d’une académie du sud de la France, le … 24 janvier 1811. Hormis une élégance surannée de la forme, le propos ne semble pas avoir vieilli et mérite d’alimenter la réflexion.

Beaucoup de rédacteurs aiment à rappeler que le lieu dont ils parlent tire sa légitimité d’un parrainage illustre dans la mesure où son nom renvoie explicitement à un des pères de la pensée occidentale, Platon, et la fondation, en 387 av. J.-C., près d’Athènes, d’une école philosophique appelée Akademos. Le modèle inspirera les premières académies de province apparues dès la Renaissance et qui commencèrent à se répandre au XVIIe siècle.

À cet ancrage historique s’ajoute une répartition spatiale et disciplinaire par la création de sociétés savantes ou académiques installées en divers lieux (y compris hors de nos frontières) et organisées autours de diverses spécialités. Aujourd’hui, le nombre d’académies de province s’élève à 32 et elles sont regroupées au sein d’une Conférence Nationale des Académies des Sciences et des Lettres fondée, à l’initiative d’Edmond Reboul et de quelques autres, en 1992.

Ces académies, quelles que soient leur ancienneté et leur implantation géographique, constituent des « assemblées de gens de lettres, savants ou artistes reconnus par leurs pairs. » Cette brève définition du dictionnaire a le mérite de souligner quelques qualités essentielles : la diversité et la pluridisciplinarité ; le devoir de compétence et la règle de cooptation (assurée par le principe de l’élection). D’autres composantes, entées sur la tradition ou sur des textes fondateurs, viennent compléter l’image des académies ; par exemple :

- le caractère national : les académies transcendent les régimes politiques, et, comme l’Institut dont elles dépendent, appartiennent à la Nation et sont placées sous le contrôle du chef de l’État ;

- la neutralité : les académies, libres de leur choix pour la nature de leurs travaux, n’ont pas vocation à véhiculer une idéologie ni à participer à l’exercice du pouvoir ;

- la gratuité : leurs missions, orientées dans une direction d’utilité générale, se veulent désintéressées ;

- l’indépendance : elles ne sont soumises à aucune règlementation administrative supérieure et rien ne doit porter atteinte à « leur liberté de se constituer, de travailler, de s’exprimer, de témoigner » ;

- la transmission : leur travaux et recherches font l’objet d’une diffusion (écrite et orale) en vue de toucher le plus grand nombre.

Ces quelques rappels d’éléments connus à caractère statutaires et historiques ont déjà valeur programmatique ; ils peuvent être reprécisés et actualisés.

 

  1. II.                 RÔLE ET FONCTION DES ACADÉMIES DE PROVINCE

Les finalités et les perspectives assignées aux académies de province sont indissociables de leur histoire dont elles constituent le prolongement et l’actualisation. Elles ont aussi leurs limites.

  1. 1.      Ce qui échappe aux académies

Tenter de définir le rôle actuel des académies de province, c’est d’abord fixer les limites de leur champ d’action, ce que font plusieurs contributions qui mentionnent les domaines qui ne sont pas ou plus de leur compétence, que ce soit pour des raisons historiques ou épistémologiques. Ainsi pour :

– La préservation de la langue française : à la différence de l’Académie française, dont la première mission est de « se préoccuper de la langue française et la rendre capable de la plus haute éloquence », les académies de province n’ont, et on peut le regretter, pas vraiment de rôle à jouer sur les questions de langue. Même s’il n’est pas rare que le « label académique » serve de référence pour dissiper une ambiguïté linguistique et qu’il est d’usage de rechercher et cultiver en ces lieux le « bien parler » ;

– La mise en valeur concrète du territoire : si le patrimoine local est légitimement défendu par l’académie, celle-ci n’intervient pas sur le terrain pour des actions de fouilles ou d’amélioration comme le feraient des sociétés archéologiques, géologiques ou environnementales ;

– La recherche fondamentale : les académies peuvent, à leur niveau, aider à la progression du savoir dans le domaine des sciences humaines ; la chose est moins envisageable dans le domaine des sciences exactes ou « dures ». Il revient à d’autres instances, notamment universitaires, de mener et exposer les travaux et recherches savantes – que nos académies pourront, au besoin, relayer et diffuser ;

– La communication étendue : les académies ne peuvent se substituer aux médias dont les moyens techniques et humains sont d’une plus grande ampleur ; elles parviennent, dans la limite de leur sphère d’influence, à faire entendre leur voix, mais ne peuvent rivaliser avec d’autres puissants canaux de communication.

  1. 2.      Ce qui leur revient par tradition

Les missions académiques, héritées du passé, sont connues et multiples. Par exemple :

– Défendre, valoriser et rendre accessible le patrimoine local, qu’il soit humain (les personnalités historiques ou culturelles remarquables d’une ville ou d’une région), ou matériel (vestiges, archives, monuments) ;

– Diffuser le savoir sous toutes ses formes, par la vulgarisation intelligente qui met à la portée du plus grand nombre les créations du passé et même celles du présent quand il s’agit d’innovations ou de découvertes ;

– S’imposer, dans leurs travaux et leurs communications, une exigence de qualité à la fois en matière de contenu qui, s’il se distingue de la recherche érudite, se doit de refuser la banalité ou la démagogie, et de forme, par le recours à une langue soignée (sans excès rhétorique ni concession aux facilités verbales) et  à une argumentation rigoureuse ;

– Favoriser l’échange et l’enrichissement réciproque grâce aux vertus de la pluridisciplinarité, de la confrontation transversale des compétences et d’un commerce courtois ;

– Participer à la vie de la cité en contribuant à l’offre culturelle et en étant associé aux projets d’animation impulsés par les municipalités ;

  1. 3.      Ce qu’impose la modernité

L’évolution, de plus en plus rapide, de nos sociétés crée de nouveaux défis et suppose de reconsidérer les missions académiques en envisagent de nouvelles réponses. Comme :

– Lutter contre l’illettrisme, l’obscurantisme, les dogmatismes et les sectarismes en défendant les valeurs élevées de l’esprit et en affirmant un humanisme ouvert et tolérant ; participer, à leur niveau, à l’entreprise éducative, à l’aide à l’insertion sociale et professionnelle ;

– Rester ouvert à la modernité en acceptant de débattre des problèmes de société, de  ne pas ignorer les préoccupations contemporaines ou inédites, de se montrer attentif aux évolutions et questionnements, de  s’emparer, pour les maîtriser et les contrôler, les nouveaux outils, notamment électroniques ;

– Prendre en compte les nouveaux territoires du savoir, repenser sa redéfinition, les organes de sa diffusion, son utilisation ; rendre accessibles, par une approche pragmatique et adaptée, les domaines de la connaissance et de la recherche explorés par les spécialistes ;

– Se poser en contre-pouvoir des puissances médiatiques quand celles-ci répandent des informations non vérifiées ou contestables, utilisent une langue relâchée ou incorrecte ; aider à trier l’information et à en interpréter les contenus ; garder sur elle un regard serein et le recul que confère la vocation généraliste de l’institution ;

– Refuser le conservatisme qui consiste à perpétuer des modèles dépassés, écarter le soupçon d’élitisme, ou revendiquer un élitisme exemplaire tourné vers l’intérêt général ; s’efforcer de corriger (sans se renier) l’image véhiculée par les académies : vieillottes, austères, poussiéreuses, repliées sur elles-mêmes (« l’incurable aristocratie » dénoncée dans le décret de 1793 !) ;

– S’ouvrir à l’international selon des modes qui restent à définir ; trouver le juste équilibre entre « universalisme et enracinement » ; accompagner et nuancer le « métissage des cultures » ;

– Devenir plus que jamais des « médiateurs culturels », des « passeurs » du savoir soucieux de léguer aux générations futures les moyens de réflexion et d’analyse permettant de comprendre un monde en mutation, de leur fournir les repères susceptibles de les mener vers une vie heureuse et équilibrée.

 

  1. QUELS MOYENS POUR LES NOUVELLES MISSIONS ?

Afin de relever ces nouveaux défis – qui ne contredisent pas les devoirs transmis par la tradition – les académies disposent de moyens, déjà largement utilisés, mais doivent les développer ou en inventer d’autres plus inédits. Par exemple :

– Donner un large écho à tous leurs travaux en généralisant le principe – le plus souvent déjà en vigueur – de séances ouvertes à tous, gratuites et permettant le débat : les académies ne doivent pas se transformer en aréopage de spécialistes ou en cénacle privé ;

– Continuer et accroître les publications reprenant le contenu de leurs travaux et permettant leur large diffusion ; bénéficier des apports logistiques de Gallica et de la BnF en vue d’une numérisation généralisée ;

– Exploiter les ressources des nouvelles technologies : mise en ligne des communications et conférences, soutien visuel, sites internet, captation filmée des conférences, etc ;

– Accueillir des conférenciers extérieurs reconnus pour leur expertise ou leur rayonnement ; pourquoi pas des académiciens français ?

– Tisser des liens plus étroits avec les acteurs institutionnels et culturels, élus locaux, universités, autres sociétés savantes, etc. ; participer, sans préoccupation partisane, à « l’engagement citoyen » ;  

– Apporter un concours actif à la Conférence Nationale des Académies afin de fédérer leurs forces, de gagner en visibilité et d’étendre leur rayonnement au-delà du plan strictement local ou régional ;

 – Réfléchir à de nouveaux modes de financement, alors que l’agent public est distribué avec parcimonie ; notamment en se tournant vers le mécénat privé, dont le modèle est ancien, et qui permettrait d’associer le monde économique à leur action désintéressée.  

 

Ces diverses remarques et réflexions tentent de reproduire et d’organiser le propos de nos consœurs et confrères qui, ici et là, se seront reconnus sans que nous ayons jugé utile (ni souvent possible) de les citer. Ils doivent être remerciés pour leur contribution à un chantier qui reste ouvert et se fixe pour objectif d’assurer la survie de ces belles et prestigieuses compagnies auxquelles nous sommes tous attachés.

 

                                                                       Yves Stalloni - Secrétaire général de la CNA (2016 - 2018)

                                                                      

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Extraits de l'ouverture du

Colloque de Montauban le 19 octobre 2017

par Philippe Becade président de l'Académie de Montauban

 

  QU’EST CE QU’UNE ACADÉMIE ?

 Contrairement à une opinion très répandue ce n’est pas une simple association à vocation culturelle. Ce n’est pas davantage un club de notables rassemblant les immortels du coin . A ce propos je rappellerai le mot de Jean Cocteau : « Nous sommes immortels mais seulement de notre vivant car après nous nous changeons en fauteuil ! ».

Une académie c’est une compagnie reconnue par les pouvoirs publics, une institution mi-privée mi-publique à fort caractère culturel qui rassemble des femmes et des hommes élus par leurs pairs ayant acquis une certaine réputation dans les domaines des lettres des sciences et des arts mais aussi dans l’industrie le commerce ou le social.

Pour le professeur Vigneaux (Bordeaux) « c’est un creuset, un lieu où l’on triture les connaissances ». Paul Valéry qui ne les aimait pas beaucoup donnait la définition suivante : « Académie : assemblée de gens habiles et influents ».  Les académies se doivent d’être polymathes et s’il existe un grand nombre de sociétés savantes seules trente deux sont reconnues par la conférence nationale des académies sous l’égide de l’Institut de France et beaucoup ont des statuts calqués sur ceux de l’Académie Française. Sous l’Ancien Régime leurs lettres patentes étaient signées du roi : Louis XIV pour Bordeaux (1712) Louis XV pour Toulouse et Montauban (1746 , 1744). En réalité il ne s’agissait là que de la reconnaissance officielle de sociétés savantes existant depuis longtemps.

Ces académies ont en commun d’avoir été supprimées par le décret de la Convention évoqué plus haut. Elles renaîtront sous le Directoire, le Consulat ou l’Empire car nul ne saurait empêcher longtemps l’expression des savoirs.

 

QUEL EST LE RÔLE DES ACADÉMIES ?

 Les académies ont en charge la mémoire collective, véritable ciment des générations. Vivifier les savoirs, redonner vie à un personnage oublié, défendre intelligemment notre langue et au delà tout notre patrimoine géo-historique scientifique et industriel. Ces connaissances doivent être vérifiées avant d’être transmises en faisant la chasse aux « mythologies de l’erreur » selon la formule de Hegel. Parfois même, l’œuvre culturelle nécessite une véritable reconstruction car le cours de l’histoire est jalonné de périodes où le gain culturel a été presque totalement anéanti ne subsistant que dans quelques ruines éparses et notre société se doit d’être particulièrement vigilante en ces temps d’insécurité culturelle où le choc des incultures s’avère encore plus redoutable que celui des cultures.

 Ce savoir nous avons le devoir de le transmettre : «  transmittere », étymologiquement  « passer au-delà » dans le temps comme dans l’espace et donc de le porter à la connaissance de tous par des conférences des publications écrites ou par des colloques comme celui qui nous réunit aujourd’hui. C’est donc bien une mission de service public que nous devons assumer et pour cela nous avons besoin d’aides publiques.

Ces missions réclament une indépendance absolue et ce n’est pas un mince paradoxe si l’on se souvient que Richelieu avait en créant l’Académie Française l’arrière-pensée de contrôler le foisonnement d’idées des salons littéraires et scientifiques. La véritable culture réclame une liberté totale car les domaines de recherche ne peuvent avoir d’autres limites que celles que les chercheurs se fixent eux-mêmes pour des raisons d’éthique. Les régimes totalitaires ne s’y trompent pas quand ils exercent une censure impitoyable .

Le défi est immense car on n’arrive plus à couvrir tous les champs du possible.

L’intelligence artificielle qui se profile aidera-t-elle nos académies à le relever ?

 Mais le savoir par définition nous vient du passé. Il a beau être une valeur sure, dans le domaine scientifique il est potentiellement périmé . Il sert alors de socle à la créativité. Thomas Edison pionnier de l’électricité l’illustre parfaitement quand il affirme : « chacune des deux cents ampoules qui n’ont pas fonctionné m’a appris quelque chose dont j’ai pu tenir compte pour l’essai suivant » ce que le sombre Samuel Beckett traduit par : « échouer, échouer encore, échouer mieux ». (Cap au pire 1991)

Par le passé les académies ont joué un rôle important dans le domaine de la recherche scientifique. Certaines y interviennent encore en décernant des prix à condition bien sur d’en avoir les moyens.

 Au fil des années les académies des différentes régions ont ressenti le besoin de se rapprocher et « frotter leurs cervelles contre celles des autres » pour paraphraser ce cher Montaigne, la géographie déterminant le périmètre de ces rapprochements. Des rencontres bilatérales se sont multipliées entre les académies l’étape suivante étant celle de la tenue de colloques.

Il devenait donc naturel que les académies du Grand Sud Ouest se regroupent pour travailler ensemble autour d’un thème fédérateur et c’est celui de « l’axe Garonne » qui a recueilli les suffrages. La Garonne : un fleuve ni long ni tranquille qui sépare et rapproche et dont nous allons parler tout au long de cette journée sous la houlette des présidents de séances : monsieur Régis Ritz ancien président de l’académie de Bordeaux ce matin et monsieur Olivier Moch président de l’académie de Toulouse pour la séance de l’après-midi.

 

                                                                                                                     Philippe Becade

 

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