ACTIVITÉS DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS DE MARSEILLE

 

 

Autour de ses Lettres (1916), Marcel Proust pendant la guerre

 

Communication de Madame Jacqueline Duchêne (30e fauteuil)

 

Séance du 4 février 2016

 

Pour le lecteur de 2016, l’œuvre abondante de Marcel Proust, avec son roman majeur en sept volumes, À la Recherche du temps perdu, peut paraître trop imposante. Surtout si l’on y rattache les éditions et commentaires qui l’accompagnent. Trois exemples.

Rien qu’à la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard, il existe deux éditions de la Recherche, celle de Pierre Clarac, le père de François Clarac [neurobiologiste, 2e fauteuil, directeur de l’Académie en 2012 et 2014], édition en trois tomes, qui a ma préférence, et celle, plus récente, d’Yves Tadié. La remarquable édition de la Correspondance par Philippe Kolb comprend vingt et un volumes. Et Roger Duchêne [1930-2006, 11e fauteuil], auteur chez Robert Laffont d’une biographie de 845 pages, L’Impossible Marcel Proust, avait rassemblé dans sa bibliothèque personnelle 118 ouvrages concernant cet auteur.

Pourtant j’ai choisi, pour parler de Proust pendant la guerre, de privilégier ses lettres de 1916. Pourquoi ? Si toutes les années de cette guerre horrible et meurtrière sont cruciales, celle-là l’est particulièrement pour la France : il suffit de prononcer le nom de Verdun. De plus nous savons, nous, que 1916 se situe pour notre pays au milieu du conflit et que, pour Proust, cette année est fort importante du point de vue militaire et du point de vue littéraire.

 

« Hélas, en 1916 il y aura des violettes, des fleurs de pommier, avant cela des fleurs de givre, mais il n’y aura plus Bertrand. » Ainsi Proust traduit-il à Antoine Bibesco en ce début d’année son chagrin du décès de Bertrand de Fénelon, mort au front en mars précédent, « son ami le plus cher ». Surmontant son émotion il affirme dans un long post-scriptum : « J’ai foi plus que jamais dans notre victoire », puis il s’étend sur l’importance qu’il y a ou non à avoir des forteresses. Il manifeste ainsi sa compassion pour les victimes de la guerre et son intérêt pour la stratégie militaire.

S’en tenir là, ce serait oublier les facettes infinies de son caractère excessif, sensible, égocentrique, rancunier, généreux, angoissé, vaniteux, « l’homme le plus compliqué de Paris », comme le qualifiait son éditeur Bernard Grasset. S’en tenir là, ce serait ne pas voir que, pour la Correspondance de 1916 et les 162 lettres recensées, plus de la moitié concernent sa fortune, 47 écrites par lui à un cousin banquier, Lionel Hauser, et 39 en retour. Proust le consulte sans relâche sur les placements boursiers à faire ou à ne pas faire, mais tient rarement compte de ses avis et multiplie les erreurs. Tout simplement parce que autrefois – le hasard ! – pour son premier essai en Bourse il avait réussi lui-même un joli coup. Néanmoins ses pertes et ses initiatives agacent Hauser qui lui écrit une bonne fois en mai 1916 « de ne plus faire un geste ». Et quelle ne dut pas être l’irritation du financier quand son cousin lui avoue qu’il ne se doutait pas qu’il fallût payer un impôt sur le revenu et qu’il avait appris cela par les journaux !

Alors, faudrait-il dire que son argent intéresse Marcel Proust plus que la guerre ? N’est-il pas suffisamment riche ?

Si, il l’est. Sa mère, Jeanne Weil, issue de la bourgeoisie juive des finances, a eu en héritage près de 500 000 francs. Je parle et parlerai ici en francs d’alors. Son père, le professeur Adrien Proust, d’un milieu modeste mais devenu, par ses talents et son travail, un des premiers hygiéniste de son temps, a fait une belle carrière avec une thèse sur les diverses formes de ramollissement du cerveau, et une passion pour la naissante neuropsychologie. Invité dans des conférences internationales, introduit dans les ministères, il laisse une succession d’un million quatre cent mille six cent seize francs et deux centimes à sa femme, légataire universelle, et à ses deux fils, Marcel et Robert. En revanche – et c’est un comble ! – il n’a pas su imposer à Marcel, qui a eu sa première crise d’asthme vers sa dixième année et souffrira de ce mal jusqu’à sa mort, les règles de vie qu’il détaille dans ses ouvrages de vulgarisation, en particulier dans L’Hygiène des asthmatiques.

Mais Proust, cet homme riche, est un dépensier incorrigible. Il aime la cuisine raffinée, les concerts, jouer dans les casinos ou en Bourse, les séjours – ruineux – au Grand Hôtel de Cabourg, les œuvres d’art. Il aime aussi dépenser pour ceux qu’il aime, ceux qu’il veut impressionner ou ceux dont il veut se faire aimer. Après un échec en Bourse, il s’applique à lui-même la phrase de Madame de Sévigné sur son fils : « Sa main était un creuset qui fondait l’argent. »

Même si on a parfois exagéré l’ampleur de ses pourboires ou de ses largesses, on ne peut nier la prodigalité de Proust envers son chauffeur et amant, Alfred Agostinelli. Englué avec lui dans des relations tumultueuses, rarement payées de retour, comme le Narrateur dans la Recherche l’est avec Albertine, il achète pour Alfred, peu avant la guerre, l’aéroplane que celui-ci convoite, vingt-sept mille francs. Malgré les leçons de pilotage – payées par Proust – que le jeune homme suit sous le nom de Marcel Swann, Albert, qui en fait a pris l’avion pour fuir son protecteur, se tue à bord de son appareil à Antibes en mai 1914. Il a vingt-cinq ans. Tout à sa douleur, analogue à celle du Narrateur à la mort d’Albertine, Marcel se rend, tout de suite après la déclaration de guerre et malgré les difficultés de transport, à Cabourg. Il y trouve, je cite, « une première étape de détachement de son chagrin ». En mai 1916, il se contente de demander dans une lettre à une amie, récemment veuve de guerre, de l’inscrire pour un service religieux in memoriam à Monaco, où est né Alfred.

Malgré son chagrin latent, il est très préoccupé alors par les 150 000 francs qu’il a perdus en octobre précédent et qu’il doit rembourser sous dix mois. Il s’affirme plusieurs fois « ruiné », ruiné à ne plus avoir de valet de chambre, gémit-il à la comtesse Greffulhe qui lui a demandé de faire un don pour une de ses fondations. Comment peut-il écrire cela en octobre 1916 ? Alors qu’après avoir dilapidé plus de la moitié de son héritage, il lui reste 405 000 francs de revenus annuels ! C’est que la peur de manquer fait partie de ses angoisses de nerveux. Il a impérieusement besoin d’être rassuré sur son argent parce que l’argent est le moyen de protéger sa tranquillité d’esprit, de lui permettre d’écrire – sa passion –, et d’assurer son avenir littéraire.

 

Ce souci primordial de l’œuvre à écrire explique aussi son attitude face à la mobilisation. À la déclaration de guerre, il a quarante-trois ans, et malgré l’asthme qui ne l’a pas quitté et a même empiré depuis ses premières crises, il craint terriblement d’être mobilisé, parce qu’il ne pourrait alors poursuivre son travail d’écriture. Quand il avait dix-huit ans, il avait pourtant fait le choix du volontariat et décidé de profiter d’une disposition de l’ancienne loi sur le service militaire. Les jeunes gens ayant le baccalauréat – c’était son cas – ne feraient qu’un an de service s’ils signaient un engagement volontaire et acceptaient de préparer un examen de sous-officier. Proust aurait pu, pour se dispenser de tout service actif, bénéficier des relations de son père -qui ne mourra qu’en 1903. Mais peu sûr encore à dix-huit ans de sa vocation d’écrivain, il ne se sert pas de ces relations. Incorporé comme soldat de deuxième classe, il refuse de passer l’examen d’officier. Démobilisé, il demeure simple soldat.

En 1914, la situation est différente. Proust a foi en son avenir littéraire, il est prêt à tout pour l’assurer. Le succès de Swann en 1913 l’y encourage. En octobre 1914, grâce à Reynaldo Hahn, il obtient du docteur Bize, chef de laboratoire à la Faculté de médecine de Paris, un certificat affirmant qu’il est dans « l’impossibilité absolue de rendre aucun service dans l’armée ». Comme le médecin ne parlait pas de son incapacité à se présenter au conseil de réforme, Proust insiste et obtient en novembre un nouveau certificat où Bize le déclare « alité et dans un état de déchéance physique tellement prononcé qu’il lui sera impossible de se présenter devant le conseil de réforme ».

Toujours inquiet, malgré les certificats, il sollicite d’autres appuis, celui d’un ami de sa famille, médecin lieutenant-colonel au Val de Grâce, qui fort embarrassé lui dit qu’il faut, pour dispenser du service, une infirmité visible, comme un pouce manquant, et que des maladies comme l’asthme ne sont pas prévues. Quant au député Joseph Reinach, duquel il était solidaire au moment de l’affaire Dreyfus, il le sollicite de manière très maladroite, exagérant ses compliments de condoléances pour les deuils subis par Reinach et mettant en avant la conduite remarquable de son propre frère Robert au front. Il gardera au député des Basses-Alpes qui refuse d’intervenir une rancune tenace.

La convocation au conseil de réforme, tant redoutée, arrive, notifiée pour le  13 avril 1915. Nouveau certificat du docteur Bize. Nouvelle convocation à une commission spéciale de réforme pour le 7 juillet. Cette fois un vieil officier d’état-major, le comte de Sachs, membre du Club hippique, à qui l’écrivain offre un exemplaire de son livre, intervient auprès du général commandant le département de la Seine. On examinera donc Proust chez lui.

 Le 25 août, il peut écrire à Lucien Daudet : « J’ai été visité et contre-visité par des Majors […]. Ils ne savent pas que Papa et Robert était et est médecins, et ils m’ont dit : « Vous êtes architecte, n’est-ce pas ? Mais j’étais si malade que le cas n’était pas douteux. »

Ajourné pour six mois et momentanément rassuré, il s’autorise alors dans la même lettre une plaisanterie de mauvais goût sur l’une de ces visites de réforme que lui a racontée Reynaldo Hahn, je cite : « Qu’avez-vous ? -Je suis cardiaque. -Non. Bon pour le service armé. Et le malade tombe raide mort. » Plus grinçante est l’allusion aux paroles de sa domestique Françoise dans un passage de son roman, je cite encore : « La guerre, ça n’est pas juste. On ne devrait y faire aller que ceux à qui cela plaît. Parole naïve qui nous eût évité l’invasion, car combien d’Allemands avaient envie de faire la guerre ? » Proust d’ailleurs modifiera cette phrase.

En février 1916, craignant encore la visite des médecins, il se contraint toujours à une sévère réclusion : « Je vis couché, je travaille », écrit-il en mars.  Et le 22 mai, alors que se poursuivent sur le front les batailles meurtrières des rives de la Meuse, et qu’a lieu ce jour-là précisément l’attaque par les Français pour la reprise de Douaumont, il fait preuve de son égocentrisme indéracinable. Il confie par lettre à une amie, qui vient de perdre son mari au front : « Je pourrais être mis en prison si le nouveau major ne me trouvait là. »

En fait la réclusion dans sa chambre du 102 boulevard Haussmann, nécessitée par son état de santé et la crainte des médecins militaires, cette réclusion, facilitée par son confortable compte en banque, lui convient.

 Pour se divertir, il paie quatre musiciens dont Gaston Poulet pour venir jouer chez lui le 13e quatuor de Beethoven et le quatuor de Franck. Beethoven et Franck, son principal aliment spirituel, affirme-t-il en mars 1916. Qu’il soit seul à les écouter – à la différence des fêtes mondaines d’autrefois, avec la princesse de Polignac ou Mme de Noailles –, ne le gêne pas. Au contraire. « Je n’écoute de musique que pour réfléchir. »

Lors d’une de ses sorties furtives au festival Gabriel Fauré à l’Odéon, Fauré lui présente le musicien Raymond Pétain. Proust souhaite le prendre pour altiste dans une nouvelle séance. Il a payé 250 francs pour le quatuor, écrit-il à Raymond Pétain en avril 1916, mais il lui donnerait – séparément – le cachet qu’il voudrait pourvu qu’il le tienne secret. Il convoquerait aussi un pianiste. « C’est l’ennui de la chose, continue-t-il, car j’ai deux pianos aussi faux l’un que l’autre, et ayant la funeste habitude de dormir le jour, la pensée de faire venir  un accordeur m’est assez peu agréable. »

Certes il se plaint souvent en 1916 d’être « très fatigué », mais c’est pour écarter les importuns et travailler en paix. André Gide ne s’y est pas trompé.  En revanche la nouveauté qui inquiète Proust, c’est d’avoir mal aux yeux. Il s’en plaint souvent à ses correspondants et leur clame haut et fort qu’il ne peut sortir pour aller consulter un oculiste, mais il ne leur dit pas qu’il est sorti voir un bordel d’hommes, rue de l’Arcade chez Albert Le Cuziat. Il a besoin de renseignements concrets pour certaines scènes du Temps retrouvé qu’il est en train d’imaginer. Pour les lunettes, il s’en fera porter plusieurs paires chez lui, et les gardera toutes.

Cette manière de vivre reclus ne date pas d’hier. À la mort de sa mère en septembre 1905 – il a trente-quatre ans –, il éprouve un chagrin si violent que son médecin le contraint à un séjour dans une maison de santé. Résultat nul. Après une cure d’un mois et demi dans la clinique du docteur Sollier, Proust en sort, persuadé que rien ne pourra le guérir. Il reprend donc ses horaires et ses régimes aberrants, dort le jour, vit la nuit, se cloître chez lui plusieurs mois, et puis entre sorties et maladies, il a le courage de continuer son travail d’écrivain. Quand il sort, c’est en général pour satisfaire des caprices, et sans que l’argent soit jamais un problème. Ainsi en 1913 il voit l’Après midi d’un faune et le Sacre du printemps, soupe avec Nijinsky, une autre fois chez Larue avec Stravinsky et Cocteau.

En 1916, il a le même style de vie consacré à son œuvre, d’autant que l’aggravation de son état de santé et la confiance accrue en son travail le poussent à cet enfermement.

D’ailleurs il se sent un peu soulagé depuis la contre-réforme d’août 1915. Du coup, il va mieux. Moins inquiet pour lui-même, il peut se laisser aller à sa sensiblerie et parler de la compassion naturelle que lui inspirent les combattants. Il évoque dans une lettre de mars 1916 son « pauvre frère qui couche sous la tente depuis plus d’un an, réveillé vingt fois par nuit […]. Il a eu une nouvelle citation bien belle et un quatrième galon ». Marque de son affection sincère pour Robert, médecin-chef d’une ambulance chirurgicale proche des tranchées, mais aussi fierté pour sa famille qui n’est pas une famille d’embusqués, un mot qu’il emploie volontiers quand il l’applique à autrui.

 

Un autre thème majeur se fait jour dans les lettres de 1916, la publication de son œuvre. Son roman dactylographié, Du côté de chez Swann, a été refusé en 1912 chez Gallimard par suite du mauvais rapport de lecture d’André Gide, dont certains ont prétendu, à cause des ficelles non dénouées du paquet arrivé par la poste, qu’il ne l’avait même pas lu. Proust s’est donc tourné vers un personnage peu connu aujourd’hui, moins en tout cas que son frère Léon, René Blum. Très lié avec Bernard Grasset, celui-ci a réussi à faire accepter par l’éditeur le roman  de Proust. À compte d’auteur, cependant.

Mais en 1916, Proust souhaite toujours être publié chez Gallimard. Comme souvent chez lui, tout est dans le non-dit. Il écrit à Gaston Gallimard sous le prétexte d’amis communs. Gaston entend le message, envoie Gide chez lui probablement en gage de bonne volonté et écrit lui-même le 29 février : « Nous avons été sottement légers. J’ai honte en y pensant. Le succès étant venu (celui de Swann), je n’ai plus osé vous écrire, craignant que vous vous mépreniez sur une sympathie un peu tardive. Il faut bien pourtant que vous sachiez, et Gide a dû vous le dire, qu’à la Nouvelle Revue française vous n’avez que des amis ». Et il conclut : « Si l’occasion se présente jamais de rééditer ou de racheter votre œuvre, vous pouvez compter sur moi, entièrement, sans aucune restriction […]. J’accepterai toutes vos conditions ».

À ces élogieuses promesses, Proust répond par trois longues lettres, pleines de digressions, de flagornerie, regrettant même de n’avoir pu inviter Gallimard dans sa baignoire de l’Odéon lors du festival Fauré, faisant allusion à des torts –imaginaires – de Grasset, craignant que celui-ci ne lui donne pas sa liberté sauf à réclamer des indemnités à Gallimard. Et il se tourne à nouveau vers René Blum, cette fois pour qu’il le délie de ses liens avec Grasset – que Blum avait tissés à sa demande –, et il repousse allègrement toute culpabilité : « Je n’agirai nullement mal en vous demandant de me démarier. »

Avant de la transmettre, Blum lui communique sa lettre à l’éditeur. « Quoique mes yeux ne voient plus clair et que votre écriture soit bien difficile, je l’envoie, répond Proust avec grossièreté, parce que le nombre des imperfections ne me paraît pas dépasser celui auquel il faut toujours sagement s’attendre. »

Naturellement Grasset prend mal l’affaire. Après un an dans un hôpital militaire pour une grave typhoïde, il a obtenu son transfert en Suisse dans une clinique de Neuchâtel. Dans sa lettre à Blum du 1er août 1916, il ne mâche pas ses mots : « J’ai été très douloureusement surpris qu’en pleine guerre alors que tout mon personnel est mobilisé, que moi-même après l’avoir été un an, je suis malade et loin des affaires, alors que tout le monde, agité par d’autres soucis, respecte cette trêve et réserve pour le moment de la reprise les questions restées en suspens, un des auteurs auquel je tiens le plus me demande de se détacher de moi. » Il ajoute qu’il a trop de fierté pour le retenir, se sentant plus peiné et choqué dans son dévouement d’éditeur qu’inquiété dans ses intérêts.

Le 14 août, Proust, troquant le cher ami habituel pour le cher Monsieur, répond lui-même à Grasset avec une grande mauvaise foi. Sa lettre l’a « beaucoup froissé » et il s’affirme créancier et non débiteur envers sa maison.  « Et puis, continue-t-il, dans votre Firme, dans votre firmament, mon œuvre n’est qu’un grain de sable indiscernable. Pour moi elle est tout. Il est assez naturel qu’avec l’instinct de l’insecte dont les jours sont comptés, je me hâte de mettre à l’abri ce qui est sorti de moi et me représentera. »

Grasset, choqué cette fois du mot « froissé », renonce le 29 août à publier le second volume de la Recherche, À l’ombre des Jeunes Filles en fleurs. Il se défend pourtant de tricheries sur les tirages précédents (ceux de Swann) et, si Proust l’exige, fera établir par les deux femmes qui gèrent sa maison « un état par libraire », mais conclut-il, « ce travail vous montrerait combien un auteur peut s’illusionner sur la vente de son livre. »

Le 14 septembre, Proust affirme à Grasset qu’il n’est ni égoïste, ni homme d’affaires, ni persécuteur, que « l’incident est clos », et pourtant il ne peut s’empêcher d’ergoter encore, à sa manière irritante, sur la question des indemnités. Peu de jours après, il écrira à Gide les difficultés de sa rupture avec Grasset, sa joie de l’avoir accomplie pour aller où le portaient ses sympathies et son admiration. Le jour où il a dénoncé ce traité, il voulait l’annoncer solennellement à Gide comme s’il était l’Italie ou la Roumanie – ces deux pays venant de déclarer à leur tour la guerre. Mais Proust avait craint de paraître, je cite, « prétentieux ou ridicule ». L’affaire des indemnités traînera encore en 1918.

 

Ainsi Proust ne souhaitait pas être réformé pour mener loin du front une vie agréable d’embusqué et de riche bourgeois. Au contraire, malade, reclus, travailleur acharné, il voulait utiliser le temps dont il disposait encore pour se consacrer entièrement à sa Recherche. Notre enquête serait donc incomplète si nous ne tenions pas compte de cette œuvre, surtout que la deuxième partie du Temps retrouvé, dernier tome de la Recherche, se passe pendant la guerre.

Au commencement de 1916, précisément. Le Narrateur imagine qu’il sort d’un long séjour en maison de santé – où le personnel médical est en nombre insuffisant pour le garder –, et qu’il retrouve un Paris inconnu, celui de la guerre. La guerre, « la seule chose qui m’intéresse », affirme-t-il avec force.

Et c’est vrai. Encore mieux que dans ses lettres, où le quotidien l’emporte souvent, il exprime ses réactions face au conflit à travers les personnages de son roman. Et l’on a trop souvent négligé, dans cette deuxième partie du Temps retrouvé, ces passages importants pour ne retenir que les scènes de violence sexuelle où le baron de Charlus se fait fouetter dans un bordel d’hommes pendant que retentit sur Paris le bruit des sirènes et des bombes.

Oui, réellement, la guerre intéresse Proust, la guerre, dit-il, « cette maladie qui, quand elle semble conjurée sur un point, reprend sur un autre ». Sensible à l’excès il souffre profondément pour son frère et pour les nombreux amis, plus ou moins proches, blessés ou tués au front. En intellectuel curieux, il s’intéresse aussi à la stratégie militaire qu’il juge avec lucidité. Et tout en conservant la distance qu’il met dans son œuvre entre lui et le Narrateur, il décrit, cette fois face à la guerre, les comportements d’individus ou de groupes d’individus déjà rencontrés dans son roman.

 

Mme Verdurin, frénétiquement adepte jadis d’actualité mondaine et de connaissances artistiques, se flatte désormais de connaître en avant-première les nouvelles du front. Elle téléphone sans cesse, emploie des mots nouveaux comme caviardé ou limoger, dit « nous » quand elle cite la France (« Nous exigeons du roi de Grèce qu’il retire du Péloponnèse […] ») et parle sans cesse du GQG avec le même plaisir vaniteux qu’elle avait autrefois à désigner le prince d’Agrigente sous le nom de Grigri.

La composition de son salon évolue comme la société française. Et l’on voit de grands dreyfusards vouloir, avec l’appui des généraux, faire fusiller tout le monde, ou des dames du Faubourg Saint-Germain se résigner dans leur tenue à la simplicité et mettre de côté leurs robes d’or et leurs perles.

À l’heure du dîner pourtant les restaurants sont pleins et le Narrateur souffre pour le pauvre permissionnaire, « échappé pour six jours au risque permanent de la mort » qui, philosophe et sans haine, prêt à repartir pour le front, murmure en voyant les embusqués se bousculer pour retenir leur table : « On ne dirait pas que c’est la guerre ici. »

Mêmes ambiguïtés décelées  chez les petites gens. Françoise, la domestique du Narrateur, bien qu’elle ait fait tous ses efforts pour que son neveu soit réformé, affiche un patriotisme convaincu. Et le maître d’hôtel se délecte à la faire souffrir en lui détaillant et exagérant les cruautés engendrées par la guerre, je cite : « On enrôle des petits gars de seize ans. Naturellement les journaux ont ordre de ne pas dire ça. Du reste c’est toute la jeunesse qui est en avant, il n’en reviendra pas lourd. D’un côté ça fera du bon, une bonne saignée, là, c’est utile, de temps en temps, ça fera marcher le commerce. » Alors « Françoise pâlissait tellement qu’on craignait que le maître d’hôtel ne la fît mourir d’une maladie de cœur ».

Toujours intéressé par la mode vestimentaire, le Narrateur décrit les femmes riches. Elles portent « par civisme des tuniques égyptiennes droites, sombres, très « guerre » sur des « jupes très courtes », elles chaussent « de hautes guêtres rappelant celles de nos chers combattants », elles arborent des bagues ou des bracelets taillés dans des fragments d’obus, et des accessoires faits de « sous anglais auxquels un militaire était arrivé à donner dans sa cagna une patine si belle que le profil de la reine Victoria y avait l’air tracé par Pisanello ». En cas de deuil, elles se permettent un bonnet de crêpe blanc qui autorise tous les espoirs « dans l’invincible certitude du triomphe définitif ».

Les robes de chambre de Fortuny ont fait l’objet de questions dans deux lettres de février-mars 1916 à la sœur de Reynaldo Hahn, Proust voulant savoir par exemple si le créateur vénitien « a pris pour motifs les oiseaux accouplés buvant dans un vase, fréquents à Saint-Marc dans les chapiteaux byzantins ». Or ces robes ne se trouvent pas dans les descriptions de la deuxième partie du Temps retrouvé dont je parle. Logique. Leur luxe ne convient pas à la tendance austère de la mode que découvre le Narrateur. Elles sont destinées au personnage fictif d’Albertine, qui les admire ou les porte dans plusieurs scènes de La Prisonnière que Proust rédige en cette année 1916. Le roman se nourrit des lettres réellement écrites et envoyées.

 

Avec Charlus, le Narrateur a une attitude nuancée. Il refuse comme lui d’emboucher la trompette militariste et de critiquer systématiquement les beautés artistiques de l’Allemagne. Quand on parle de vandalisme et de statues détruites, il laisse le baron s’épancher jusqu’à dévoiler son homosexualité : « Est-ce que la destruction de tant de merveilleux jeunes gens, qui étaient des statues polychromes incomparables, n’est pas du vandalisme aussi ? […] Pensez que tous ces grands valets de pied qui avaient deux mètres de haut et qui ornaient les escaliers monumentaux des hôtels de nos plus belles amies ont tous été tués, engagés pour la plupart parce qu’on leur répétait que la guerre durerait deux mois ».

Le Narrateur le laisse aussi parler des Américains : « Même avant la guerre ils aimaient notre pays, notre art, ils payaient fort cher nos chefs-d’œuvre. Beaucoup sont chez eux maintenant ». Mais le Narrateur soutient au baron que « les cathédrales doivent être adorées jusqu’au jour où, pour les préserver, il faudrait renier les vérités qu’elles enseignent ».

Il trouve insupportable la manie de Charlus d’expliquer beaucoup de choses par des préférences sexuelles, par exemple l’alliance du tsar Ferdinand de Saxe-Cobourg avec les Empires centraux. « S’il s’est rapproché de l’empereur Guillaume, sourit Charlus, c’est très compréhensible, on est indulgent pour une sœur [en italique], on ne lui refuse rien. » Et à ce moment le Narrateur trouve au baron, dont il apprécie par ailleurs la vive intelligence, un sourire des plus niais.

 

 Avec Saint-Loup, un Guermantes, le modèle du soldat dont les traits sont empruntés pour beaucoup à son ami Fénelon, fin connaisseur de la littérature allemande et tué au combat, il y a connivence. Ses rapides visites ou ses lettres  fictives au Narrateur, citées dans le roman, sont occasion de parler longuement de la guerre.

Ainsi de la théorie de la « percée ». Très prisée au début du conflit, elle a été complétée par l’idée qu’il faut, avant de percer, bouleverser entièrement par l’artillerie le terrain occupé par l’adversaire. Puis on a constaté « au contraire que ce bouleversement rendait impossible l’avance de l’infanterie et de l’artillerie dans des terrains dont des milliers de trous d’obus ont fait autant d’obstacles ». « La guerre, conclut Saint-Loup, n’échappe pas aux lois de notre vieil Hegel. Elle est en état de perpétuel devenir. »

Il est naturellement question entre Saint-Loup et le Narrateur de vocabulaire. Sur les mots en faveur, le premier fustige les « passeront pas » ou « on les aura » qui, pires qu’une faute de grammaire ou une faute de goût, sont « une affectation vulgaire que nous détestons tellement comme les gens qui croient spirituels de dire de la coco pour de la cocaïne ». « Mais, continue-t-il dans une belle envolée, si tu voyais tous ceux qui ne se doutaient pas de ce qu’ils recélaient d’héroïsme et seraient morts dans leur lit sans le soupçonner, courir sous les balles pour secourir un camarade […] et, frappés eux-mêmes, sourire au moment où ils vont mourir parce que le médecin-chef leur apprend que la tranchée a été reprise aux Allemands, l’épopée est tellement belle que tu trouverais comme moi que les mots ne font plus rien. »

Comme il ne veut pas faire un reportage sur Paris en temps de guerre, le Narrateur reproduit rapidement les conversations de quelques hommes qui vont partir au front ou qui en reviennent, craintifs, fiérots ou critiques à l’égard de Joffre. Cependant il trouve le moyen d’évoquer poétiquement les bombardements sur la capitale. Un exemple : « Après le raid de l’avant-veille, où le ciel avait été plus mouvementé que la terre, il s’était calmé comme la mer après une tempête. Mais […] il n’avait pas encore repris son apaisement absolu. Des aéroplanes montaient encore comme des fusées rejoindre les étoiles, et des projecteurs promenaient lentement, dans le ciel sectionné, comme une pâle poussière d’astres, d’errantes voies lactées. »

Une phrase, me semble-t-il, donne finalement l’ambiance proustienne de ce Paris de 1916 : « Tels les Verdurin donnaient des dîners, et M. de Charlus allait à ses plaisirs, sans guère songer que les Allemands fussent – immobilisés il est vrai par une sanglante barrière toujours  renouvelée – à une heure d’automobile de Paris. » Le Narrateur, lui, songe à cette sanglante barrière toujours renouvelée.

 

En signant avec Gallimard, Proust l’avait prévenu : il ne voulait pas que ses livres paraissent avant la fin de la guerre. Aussi après quelques tiraillements dus aux multiples remaniements qu’opère, de son écriture quasi illisible, l’auteur sur son texte, À l’ombre des Jeunes filles en fleurs paraît en juin 1919. Tatillon et anxieux sur les tirages, les services de presse, la publicité, Proust se terre chez lui, malade, non sans faire avaler des couleuvres à Gallimard, son éditeur.

Et puis le 10 décembre éclate la nouvelle. Le Prix Goncourt depuis 1914 n’avait été décerné sinon toujours attribué qu’à des ouvrages portant sur la guerre. Voici que les Jeunes filles en fleurs, soutenu par Léon Daudet, obtient le prix par six voix contre quatre aux Croix de bois de Roland Dorgelès.

Tandis que l’éditeur Albin Michel, mauvais perdant, entoure le livre de Dorgelès d’un bandeau « Prix Goncourt 4 voix sur 10 », tandis que Marcel gémit parce que la sœur de sa femme de chambre n’a pas trouvé son livre – mal distribué – dans les nombreuses libraires qu’elle a contactées, certains se scandalisent. Comment ? Le Goncourt décerné à un embusqué ? Alors que l’ouvrage de Dorgelès est fait de ses expériences vécues et rend hommage aux soldats morts sur le front ?

On peut le déplorer ou s’en féliciter, mais c’est ainsi : la littérature l’a emporté sur les bons sentiments.

 

Jacqueline Duchêne