PUBLICATIONS DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS DE MARSEILLE

 

 

Depuis 1729 trente-et-un volumes de procès-verbaux manuscrits des séances publiques et privées attestent de la vivacité de l’esprit et de l’action de l’Académie de Marseille. Ce patrimoine d'archives précieux est complété par des publications : quatre séries périodiques vont se succéder.

 

-De 1727 à 1767 la première série de Recueils, magnifiquement reliés, nous donne le premier discours introductif présenté à Paris lors de la Réception des députés de l’Académie de Marseille à L’Académie Française, par Antoine-Louis de Chalamont de la Visclède (1er fauteuil), premier secrétaire perpétuel. Tous ces recueils - tributs annuels adressés à l’Académie française – contiennent les discours et pièces d’éloquences prononcés lors des séances.

 

-De 1768 à 1786, la deuxième série regroupe entre autres les volumes présentant les travaux couronnés par la classe des Sciences enfin admise à l’Académie de Marseille.

 

-La troisième série éditée après la Révolution, de 1803 à 1814, comprend 12 volumes de mémoires : séances publiques, notes de voyages, discours de réception et remerciements.

 

La Révolution a perturbé le bon fonctionnement de l’Académie. Cependant la Compagnie a fait paraître l’Histoire de l’Académie du docteur Jean-Baptiste Lautard, secrétaire perpétuel (22e fauteuil) de 1726 à 1835, en trois volumes.

 

-La quatrième série commence en 1846 et se poursuit jusqu’à la fin du XXe siècle. L’Académie envisage actuellement d’en continuer la publication, sans doute sous forme électronique.

 

Ces Mémoires qui au fil du temps deviennent : Mémoires de l’Académie Royale puis Impériale de 1853 à 1859 montrent la diversité des thèmes de réflexion qui sont étudiés : sciences, lettres et arts, discours, éloges, observations météorologiques, astronomiques, économiques …

 

L’Abbé L.-T. Dassy (secrétaire perpétuel, fauteuil 23) a publié en 1877 L’Académie de Marseille ses origines, ses publications, ses archives, ses membres, véritable mine pour l’histoire de la Compagnie, qui fournit la table détaillée des volumes du Recueil et des Mémoires publiés à sa date de parution

 

En 1898, il faut mentionner la publication de l’ouvrage de Charles Vincens (fauteuil 33) Ordres de succession aux quarante fauteuils de l’Académie depuis sa fondation en 1726 jusqu’à 1897 et notes historiques sur les travaux. Cet ouvrage vient d’être complété par le travail de Régis Bertrand et Georges Reynaud : «Vingt, trente, quarante fauteuils et quelques autres » qui nous amène au XXIe siècle (consultable sur le site internet de l‘Académie).

 

Pour le bicentenaire en 1926, l’Académie publie un ouvrage collectif, Deux siècles d’histoire académique (1726-1926), complété de notices biographiques.

 

Depuis 1991, la Compagnie relance les concours d’idées comme à l’origine en 1726. Les thèmes de réflexion proposés sont proches de notre société actuelle. La Caisse d’Epargne de Provence, mécène, a permis d’attribuer des prix et surtout de financer les publications des meilleurs manuscrits. A l’occasion du XXVIe Centenaire de la Ville de Marseille (1999-2000), la municipalité a doublé le nombre de lauréats primés.

 

Enfin le Dictionnaire des Marseillais, publié en 2001,a été réédité et remporte un certain succès. Il est suivi en 2006 de la publication du Dictionnaire du marseillais, consacré au « français de Marseille »

 

Il faut noter la participation active des membres de l’Académie à Marseille, Revue culturelle municipale et à la prestigieuse AKADEMOS, revue de la Conférence Nationale des Académies des Sciences, Lettres et Arts, sous l’égide de l’Institut de France.

 

Catherine Grolière (10e fauteuil)

Conservatrice de la bibliothèque de l’Académie

 NB : l’Académie conserve des exemplaires de certaines de ses publications du XIXe et XXe siècle, qu’elle peut céder en particulier pour compléter des collections.

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Autour de ses Lettres (1916), Marcel Proust pendant la guerre

communication de Madame Jacqueline Duchêne (30e fauteuil)

Séance du 4 février 2016

 

  

Pour le lecteur de 2016, l’œuvre abondante de Marcel Proust, avec son roman majeur en sept volumes, À la Recherche du temps perdu, peut paraître trop imposante. Surtout si l’on y rattache les éditions et commentaires qui l’accompagnent. Trois exemples.

 Rien qu’à la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard, il existe deux éditions de la Recherche, celle de Pierre Clarac, le père de François Clarac [neurobiologiste, 2e fauteuil, directeur de l’Académie en 2012 et 2014], édition en trois tomes, qui a ma préférence, et celle, plus récente, d’Yves Tadié. La remarquable édition de la Correspondance par Philippe Kolb comprend vingt et un volumes. Et Roger Duchêne [1930-2006, 11e fauteuil], auteur chez Robert Laffont d’une biographie de 845 pages, L’Impossible Marcel Proust, avait rassemblé dans sa bibliothèque personnelle 118 ouvrages concernant cet auteur.

 Pourtant j’ai choisi, pour parler de Proust pendant la guerre, de privilégier ses lettres de 1916. Pourquoi ? Si toutes les années de cette guerre horrible et meurtrière sont cruciales, celle-là l’est particulièrement pour la France : il suffit de prononcer le nom de Verdun. De plus nous savons, nous, que 1916 se situe pour notre pays au milieu du conflit et que, pour Proust, cette année est fort importante du point de vue militaire et du point de vue littéraire.

  « Hélas, en 1916 il y aura des violettes, des fleurs de pommier, avant cela des fleurs de givre, mais il n’y aura plus Bertrand. » Ainsi Proust traduit-il à Antoine Bibesco en ce début d’année son chagrin du décès de Bertrand de Fénelon, mort au front en mars précédent, « son ami le plus cher ». Surmontant son émotion il affirme dans un long post-scriptum : « J’ai foi plus que jamais dans notre victoire », puis il s’étend sur l’importance qu’il y a ou non à avoir des forteresses. Il manifeste ainsi sa compassion pour les victimes de la guerre et son intérêt pour la stratégie militaire.

 S’en tenir là, ce serait oublier les facettes infinies de son caractère excessif, sensible, égocentrique, rancunier, généreux, angoissé, vaniteux, « l’homme le plus compliqué de Paris », comme le qualifiait son éditeur Bernard Grasset. S’en tenir là, ce serait ne pas voir que, pour la Correspondance de 1916 et les 162 lettres recensées, plus de la moitié concernent sa fortune, 47 écrites par lui à un cousin banquier, Lionel Hauser, et 39 en retour. Proust le consulte sans relâche sur les placements boursiers à faire ou à ne pas faire, mais tient rarement compte de ses avis et multiplie les erreurs. Tout simplement parce que autrefois – le hasard ! – pour son premier essai en Bourse il avait réussi lui-même un joli coup. Néanmoins ses pertes et ses initiatives agacent Hauser qui lui écrit une bonne fois en mai 1916 « de ne plus faire un geste ». Et quelle ne dut pas être l’irritation du financier quand son cousin lui avoue qu’il ne se doutait pas qu’il fallût payer un impôt sur le revenu et qu’il avait appris cela par les journaux !

 Alors, faudrait-il dire que son argent intéresse Marcel Proust plus que la guerre ? N’est-il pas suffisamment riche ?

 Si, il l’est. Sa mère, Jeanne Weil, issue de la bourgeoisie juive des finances, a eu en héritage près de 500 000 francs. Je parle et parlerai ici en francs d’alors. Son père, le professeur Adrien Proust, d’un milieu modeste mais devenu, par ses talents et son travail, un des premiers hygiéniste de son temps, a fait une belle carrière avec une thèse sur les diverses formes de ramollissement du cerveau, et une passion pour la naissante neuropsychologie. Invité dans des conférences internationales, introduit dans les ministères, il laisse une succession d’un million quatre cent mille six cent seize francs et deux centimes à sa femme, légataire universelle, et à ses deux fils, Marcel et Robert. En revanche – et c’est un comble ! – il n’a pas su imposer à Marcel, qui a eu sa première crise d’asthme vers sa dixième année et souffrira de ce mal jusqu’à sa mort, les règles de vie qu’il détaille dans ses ouvrages de vulgarisation, en particulier dans L’Hygiène des asthmatiques.

 Mais Proust, cet homme riche, est un dépensier incorrigible. Il aime la cuisine raffinée, les concerts, jouer dans les casinos ou en Bourse, les séjours – ruineux – au Grand Hôtel de Cabourg, les œuvres d’art. Il aime aussi dépenser pour ceux qu’il aime, ceux qu’il veut impressionner ou ceux dont il veut se faire aimer. Après un échec en Bourse, il s’applique à lui-même la phrase de Madame de Sévigné sur son fils : « Sa main était un creuset qui fondait l’argent. »

 Même si on a parfois exagéré l’ampleur de ses pourboires ou de ses largesses, on ne peut nier la prodigalité de Proust envers son chauffeur et amant, Alfred Agostinelli. Englué avec lui dans des relations tumultueuses, rarement payées de retour, comme le Narrateur dans la Recherche l’est avec Albertine, il achète pour Alfred, peu avant la guerre, l’aéroplane que celui-ci convoite, vingt-sept mille francs. Malgré les leçons de pilotage – payées par Proust – que le jeune homme suit sous le nom de Marcel Swann, Albert, qui en fait a pris l’avion pour fuir son protecteur, se tue à bord de son appareil à Antibes en mai 1914. Il a vingt-cinq ans. Tout à sa douleur, analogue à celle du Narrateur à la mort d’Albertine, Marcel se rend, tout de suite après la déclaration de guerre et malgré les difficultés de transport, à Cabourg. Il y trouve, je cite, « une première étape de détachement de son chagrin ». En mai 1916, il se contente de demander dans une lettre à une amie, récemment veuve de guerre, de l’inscrire pour un service religieux in memoriam à Monaco, où est né Alfred.

 Malgré son chagrin latent, il est très préoccupé alors par les 150 000 francs qu’il a perdus en octobre précédent et qu’il doit rembourser sous dix mois. Il s’affirme plusieurs fois « ruiné », ruiné à ne plus avoir de valet de chambre, gémit-il à la comtesse Greffulhe qui lui a demandé de faire un don pour une de ses fondations. Comment peut-il écrire cela en octobre 1916 ? Alors qu’après avoir dilapidé plus de la moitié de son héritage, il lui reste 405 000 francs de revenus annuels ! C’est que la peur de manquer fait partie de ses angoisses de nerveux. Il a impérieusement besoin d’être rassuré sur son argent parce que l’argent est le moyen de protéger sa tranquillité d’esprit, de lui permettre d’écrire – sa passion –, et d’assurer son avenir littéraire.

  Ce souci primordial de l’œuvre à écrire explique aussi son attitude face à la mobilisation. À la déclaration de guerre, il a quarante-trois ans, et malgré l’asthme qui ne l’a pas quitté et a même empiré depuis ses premières crises, il craint terriblement d’être mobilisé, parce qu’il ne pourrait alors poursuivre son travail d’écriture. Quand il avait dix-huit ans, il avait pourtant fait le choix du volontariat et décidé de profiter d’une disposition de l’ancienne loi sur le service militaire. Les jeunes gens ayant le baccalauréat – c’était son cas – ne feraient qu’un an de service s’ils signaient un engagement volontaire et acceptaient de préparer un examen de sous-officier. Proust aurait pu, pour se dispenser de tout service actif, bénéficier des relations de son père -qui ne mourra qu’en 1903. Mais peu sûr encore à dix-huit ans de sa vocation d’écrivain, il ne se sert pas de ces relations. Incorporé comme soldat de deuxième classe, il refuse de passer l’examen d’officier. Démobilisé, il demeure simple soldat.

 En 1914, la situation est différente. Proust a foi en son avenir littéraire, il est prêt à tout pour l’assurer. Le succès de Swann en 1913 l’y encourage. En octobre 1914, grâce à Reynaldo Hahn, il obtient du docteur Bize, chef de laboratoire à la Faculté de médecine de Paris, un certificat affirmant qu’il est dans « l’impossibilité absolue de rendre aucun service dans l’armée ». Comme le médecin ne parlait pas de son incapacité à se présenter au conseil de réforme, Proust insiste et obtient en novembre un nouveau certificat où Bize le déclare « alité et dans un état de déchéance physique tellement prononcé qu’il lui sera impossible de se présenter devant le conseil de réforme ».

 Toujours inquiet, malgré les certificats, il sollicite d’autres appuis, celui d’un ami de sa famille, médecin lieutenant-colonel au Val de Grâce, qui fort embarrassé lui dit qu’il faut, pour dispenser du service, une infirmité visible, comme un pouce manquant, et que des maladies comme l’asthme ne sont pas prévues. Quant au député Joseph Reinach, duquel il était solidaire au moment de l’affaire Dreyfus, il le sollicite de manière très maladroite, exagérant ses compliments de condoléances pour les deuils subis par Reinach et mettant en avant la conduite remarquable de son propre frère Robert au front. Il gardera au député des Basses-Alpes qui refuse d’intervenir une rancune tenace.

 La convocation au conseil de réforme, tant redoutée, arrive, notifiée pour le 13 avril 1915. Nouveau certificat du docteur Bize. Nouvelle convocation à une commission spéciale de réforme pour le 7 juillet. Cette fois un vieil officier d’état-major, le comte de Sachs, membre du Club hippique, à qui l’écrivain offre un exemplaire de son livre, intervient auprès du général commandant le département de la Seine. On examinera donc Proust chez lui.

 Le 25 août, il peut écrire à Lucien Daudet : « J’ai été visité et contre-visité par des Majors […]. Ils ne savent pas que Papa et Robert était et est médecins, et ils m’ont dit : « Vous êtes architecte, n’est-ce pas ? Mais j’étais si malade que le cas n’était pas douteux. »

 Ajourné pour six mois et momentanément rassuré, il s’autorise alors dans la même lettre une plaisanterie de mauvais goût sur l’une de ces visites de réforme que lui a racontée Reynaldo Hahn, je cite : « Qu’avez-vous ? -Je suis cardiaque. -Non. Bon pour le service armé. Et le malade tombe raide mort. » Plus grinçante est l’allusion aux paroles de sa domestique Françoise dans un passage de son roman, je cite encore : « La guerre, ça n’est pas juste. On ne devrait y faire aller que ceux à qui cela plaît. Parole naïve qui nous eût évité l’invasion, car combien d’Allemands avaient envie de faire la guerre ? » Proust d’ailleurs modifiera cette phrase.

 En février 1916, craignant encore la visite des médecins, il se contraint toujours à une sévère réclusion : « Je vis couché, je travaille », écrit-il en mars. Et le 22 mai, alors que se poursuivent sur le front les batailles meurtrières des rives de la Meuse, et qu’a lieu ce jour-là précisément l’attaque par les Français pour la reprise de Douaumont, il fait preuve de son égocentrisme indéracinable. Il confie par lettre à une amie, qui vient de perdre son mari au front : « Je pourrais être mis en prison si le nouveau major ne me trouvait là. »

 En fait la réclusion dans sa chambre du 102 boulevard Haussmann, nécessitée par son état de santé et la crainte des médecins militaires, cette réclusion, facilitée par son confortable compte en banque, lui convient.

 Pour se divertir, il paie quatre musiciens dont Gaston Poulet pour venir jouer chez lui le 13e quatuor de Beethoven et le quatuor de Franck. Beethoven et Franck, son principal aliment spirituel, affirme-t-il en mars 1916. Qu’il soit seul à les écouter – à la différence des fêtes mondaines d’autrefois, avec la princesse de Polignac ou Mme de Noailles –, ne le gêne pas. Au contraire. « Je n’écoute de musique que pour réfléchir. »

 Lors d’une de ses sorties furtives au festival Gabriel Fauré à l’Odéon, Fauré lui présente le musicien Raymond Pétain. Proust souhaite le prendre pour altiste dans une nouvelle séance. Il a payé 250 francs pour le quatuor, écrit-il à Raymond Pétain en avril 1916, mais il lui donnerait – séparément – le cachet qu’il voudrait pourvu qu’il le tienne secret. Il convoquerait aussi un pianiste. « C’est l’ennui de la chose, continue-t-il, car j’ai deux pianos aussi faux l’un que l’autre, et ayant la funeste habitude de dormir le jour, la pensée de faire venir un accordeur m’est assez peu agréable. »

Certes il se plaint souvent en 1916 d’être « très fatigué », mais c’est pour écarter les importuns et travailler en paix. André Gide ne s’y est pas trompé. En revanche la nouveauté qui inquiète Proust, c’est d’avoir mal aux yeux. Il s’en plaint souvent à ses correspondants et leur clame haut et fort qu’il ne peut sortir pour aller consulter un oculiste, mais il ne leur dit pas qu’il est sorti voir un bordel d’hommes, rue de l’Arcade chez Albert Le Cuziat. Il a besoin de renseignements concrets pour certaines scènes du Temps retrouvé qu’il est en train d’imaginer. Pour les lunettes, il s’en fera porter plusieurs paires chez lui, et les gardera toutes.

 Cette manière de vivre reclus ne date pas d’hier. À la mort de sa mère en septembre 1905 – il a trente-quatre ans –, il éprouve un chagrin si violent que son médecin le contraint à un séjour dans une maison de santé. Résultat nul. Après une cure d’un mois et demi dans la clinique du docteur Sollier, Proust en sort, persuadé que rien ne pourra le guérir. Il reprend donc ses horaires et ses régimes aberrants, dort le jour, vit la nuit, se cloître chez lui plusieurs mois, et puis entre sorties et maladies, il a le courage de continuer son travail d’écrivain. Quand il sort, c’est en général pour satisfaire des caprices, et sans que l’argent soit jamais un problème. Ainsi en 1913 il voit l’Après midi d’un faune et le Sacre du printemps, soupe avec Nijinsky, une autre fois chez Larue avec Stravinsky et Cocteau.

En 1916, il a le même style de vie consacré à son œuvre, d’autant que l’aggravation de son état de santé et la confiance accrue en son travail le poussent à cet enfermement.

 D’ailleurs il se sent un peu soulagé depuis la contre-réforme d’août 1915. Du coup, il va mieux. Moins inquiet pour lui-même, il peut se laisser aller à sa sensiblerie et parler de la compassion naturelle que lui inspirent les combattants. Il évoque dans une lettre de mars 1916 son « pauvre frère qui couche sous la tente depuis plus d’un an, réveillé vingt fois par nuit […]. Il a eu une nouvelle citation bien belle et un quatrième galon ». Marque de son affection sincère pour Robert, médecin-chef d’une ambulance chirurgicale proche des tranchées, mais aussi fierté pour sa famille qui n’est pas une famille d’embusqués, un mot qu’il emploie volontiers quand il l’applique à autrui.

  Un autre thème majeur se fait jour dans les lettres de 1916, la publication de son œuvre. Son roman dactylographié, Du côté de chez Swann, a été refusé en 1912 chez Gallimard par suite du mauvais rapport de lecture d’André Gide, dont certains ont prétendu, à cause des ficelles non dénouées du paquet arrivé par la poste, qu’il ne l’avait même pas lu. Proust s’est donc tourné vers un personnage peu connu aujourd’hui, moins en tout cas que son frère Léon, René Blum. Très lié avec Bernard Grasset, celui-ci a réussi à faire accepter par l’éditeur le roman de Proust. À compte d’auteur, cependant.

 Mais en 1916, Proust souhaite toujours être publié chez Gallimard. Comme souvent chez lui, tout est dans le non-dit. Il écrit à Gaston Gallimard sous le prétexte d’amis communs. Gaston entend le message, envoie Gide chez lui probablement en gage de bonne volonté et écrit lui-même le 29 février : « Nous avons été sottement légers. J’ai honte en y pensant. Le succès étant venu (celui de Swann), je n’ai plus osé vous écrire, craignant que vous vous mépreniez sur une sympathie un peu tardive. Il faut bien pourtant que vous sachiez, et Gide a dû vous le dire, qu’à la Nouvelle Revue française vous n’avez que des amis ». Et il conclut : « Si l’occasion se présente jamais de rééditer ou de racheter votre œuvre, vous pouvez compter sur moi, entièrement, sans aucune restriction […]. J’accepterai toutes vos conditions ».

 À ces élogieuses promesses, Proust répond par trois longues lettres, pleines de digressions, de flagornerie, regrettant même de n’avoir pu inviter Gallimard dans sa baignoire de l’Odéon lors du festival Fauré, faisant allusion à des torts –imaginaires – de Grasset, craignant que celui-ci ne lui donne pas sa liberté sauf à réclamer des indemnités à Gallimard. Et il se tourne à nouveau vers René Blum, cette fois pour qu’il le délie de ses liens avec Grasset – que Blum avait tissés à sa demande –, et il repousse allègrement toute culpabilité : « Je n’agirai nullement mal en vous demandant de me démarier. »

 Avant de la transmettre, Blum lui communique sa lettre à l’éditeur. « Quoique mes yeux ne voient plus clair et que votre écriture soit bien difficile, je l’envoie, répond Proust avec grossièreté, parce que le nombre des imperfections ne me paraît pas dépasser celui auquel il faut toujours sagement s’attendre. »

 Naturellement Grasset prend mal l’affaire. Après un an dans un hôpital militaire pour une grave typhoïde, il a obtenu son transfert en Suisse dans une clinique de Neuchâtel. Dans sa lettre à Blum du 1er août 1916, il ne mâche pas ses mots : « J’ai été très douloureusement surpris qu’en pleine guerre alors que tout mon personnel est mobilisé, que moi-même après l’avoir été un an, je suis malade et loin des affaires, alors que tout le monde, agité par d’autres soucis, respecte cette trêve et réserve pour le moment de la reprise les questions restées en suspens, un des auteurs auquel je tiens le plus me demande de se détacher de moi. » Il ajoute qu’il a trop de fierté pour le retenir, se sentant plus peiné et choqué dans son dévouement d’éditeur qu’inquiété dans ses intérêts.

 Le 14 août, Proust, troquant le cher ami habituel pour le cher Monsieur, répond lui-même à Grasset avec une grande mauvaise foi. Sa lettre l’a « beaucoup froissé » et il s’affirme créancier et non débiteur envers sa maison. « Et puis, continue-t-il, dans votre Firme, dans votre firmament, mon œuvre n’est qu’un grain de sable indiscernable. Pour moi elle est tout. Il est assez naturel qu’avec l’instinct de l’insecte dont les jours sont comptés, je me hâte de mettre à l’abri ce qui est sorti de moi et me représentera. »

 Grasset, choqué cette fois du mot « froissé », renonce le 29 août à publier le second volume de la Recherche, À l’ombre des Jeunes Filles en fleurs. Il se défend pourtant de tricheries sur les tirages précédents (ceux de Swann) et, si Proust l’exige, fera établir par les deux femmes qui gèrent sa maison « un état par libraire », mais conclut-il, « ce travail vous montrerait combien un auteur peut s’illusionner sur la vente de son livre. »

 Le 14 septembre, Proust affirme à Grasset qu’il n’est ni égoïste, ni homme d’affaires, ni persécuteur, que « l’incident est clos », et pourtant il ne peut s’empêcher d’ergoter encore, à sa manière irritante, sur la question des indemnités. Peu de jours après, il écrira à Gide les difficultés de sa rupture avec Grasset, sa joie de l’avoir accomplie pour aller où le portaient ses sympathies et son admiration. Le jour où il a dénoncé ce traité, il voulait l’annoncer solennellement à Gide comme s’il était l’Italie ou la Roumanie – ces deux pays venant de déclarer à leur tour la guerre. Mais Proust avait craint de paraître, je cite, « prétentieux ou ridicule ». L’affaire des indemnités traînera encore en 1918.

 Ainsi Proust ne souhaitait pas être réformé pour mener loin du front une vie agréable d’embusqué et de riche bourgeois. Au contraire, malade, reclus, travailleur acharné, il voulait utiliser le temps dont il disposait encore pour se consacrer entièrement à sa Recherche. Notre enquête serait donc incomplète si nous ne tenions pas compte de cette œuvre, surtout que la deuxième partie du Temps retrouvé, dernier tome de la Recherche, se passe pendant la guerre.

 Au commencement de 1916, précisément. Le Narrateur imagine qu’il sort d’un long séjour en maison de santé – où le personnel médical est en nombre insuffisant pour le garder –, et qu’il retrouve un Paris inconnu, celui de la guerre. La guerre, « la seule chose qui m’intéresse », affirme-t-il avec force.

 Et c’est vrai. Encore mieux que dans ses lettres, où le quotidien l’emporte souvent, il exprime ses réactions face au conflit à travers les personnages de son roman. Et l’on a trop souvent négligé, dans cette deuxième partie du Temps retrouvé, ces passages importants pour ne retenir que les scènes de violence sexuelle où le baron de Charlus se fait fouetter dans un bordel d’hommes pendant que retentit sur Paris le bruit des sirènes et des bombes.

 Oui, réellement, la guerre intéresse Proust, la guerre, dit-il, « cette maladie qui, quand elle semble conjurée sur un point, reprend sur un autre ». Sensible à l’excès il souffre profondément pour son frère et pour les nombreux amis, plus ou moins proches, blessés ou tués au front. En intellectuel curieux, il s’intéresse aussi à la stratégie militaire qu’il juge avec lucidité. Et tout en conservant la distance qu’il met dans son œuvre entre lui et le Narrateur, il décrit, cette fois face à la guerre, les comportements d’individus ou de groupes d’individus déjà rencontrés dans son roman.

 Mme Verdurin, frénétiquement adepte jadis d’actualité mondaine et de connaissances artistiques, se flatte désormais de connaître en avant-première les nouvelles du front. Elle téléphone sans cesse, emploie des mots nouveaux comme caviardé ou limoger, dit « nous » quand elle cite la France (« Nous exigeons du roi de Grèce qu’il retire du Péloponnèse […] ») et parle sans cesse du GQG avec le même plaisir vaniteux qu’elle avait autrefois à désigner le prince d’Agrigente sous le nom de Grigri.

 La composition de son salon évolue comme la société française. Et l’on voit de grands dreyfusards vouloir, avec l’appui des généraux, faire fusiller tout le monde, ou des dames du Faubourg Saint-Germain se résigner dans leur tenue à la simplicité et mettre de côté leurs robes d’or et leurs perles.

 À l’heure du dîner pourtant les restaurants sont pleins et le Narrateur souffre pour le pauvre permissionnaire, « échappé pour six jours au risque permanent de la mort » qui, philosophe et sans haine, prêt à repartir pour le front, murmure en voyant les embusqués se bousculer pour retenir leur table : « On ne dirait pas que c’est la guerre ici. »

 Mêmes ambiguïtés décelées chez les petites gens. Françoise, la domestique du Narrateur, bien qu’elle ait fait tous ses efforts pour que son neveu soit réformé, affiche un patriotisme convaincu. Et le maître d’hôtel se délecte à la faire souffrir en lui détaillant et exagérant les cruautés engendrées par la guerre, je cite : « On enrôle des petits gars de seize ans. Naturellement les journaux ont ordre de ne pas dire ça. Du reste c’est toute la jeunesse qui est en avant, il n’en reviendra pas lourd. D’un côté ça fera du bon, une bonne saignée, là, c’est utile, de temps en temps, ça fera marcher le commerce. » Alors « Françoise pâlissait tellement qu’on craignait que le maître d’hôtel ne la fît mourir d’une maladie de cœur ».

 Toujours intéressé par la mode vestimentaire, le Narrateur décrit les femmes riches. Elles portent « par civisme des tuniques égyptiennes droites, sombres, très « guerre » sur des « jupes très courtes », elles chaussent « de hautes guêtres rappelant celles de nos chers combattants », elles arborent des bagues ou des bracelets taillés dans des fragments d’obus, et des accessoires faits de « sous anglais auxquels un militaire était arrivé à donner dans sa cagna une patine si belle que le profil de la reine Victoria y avait l’air tracé par Pisanello ». En cas de deuil, elles se permettent un bonnet de crêpe blanc qui autorise tous les espoirs « dans l’invincible certitude du triomphe définitif ».

 Les robes de chambre de Fortuny ont fait l’objet de questions dans deux lettres de février-mars 1916 à la sœur de Reynaldo Hahn, Proust voulant savoir par exemple si le créateur vénitien « a pris pour motifs les oiseaux accouplés buvant dans un vase, fréquents à Saint-Marc dans les chapiteaux byzantins ». Or ces robes ne se trouvent pas dans les descriptions de la deuxième partie du Temps retrouvé dont je parle. Logique. Leur luxe ne convient pas à la tendance austère de la mode que découvre le Narrateur. Elles sont destinées au personnage fictif d’Albertine, qui les admire ou les porte dans plusieurs scènes de La Prisonnière que Proust rédige en cette année 1916. Le roman se nourrit des lettres réellement écrites et envoyées.

 Avec Charlus, le Narrateur a une attitude nuancée. Il refuse comme lui d’emboucher la trompette militariste et de critiquer systématiquement les beautés artistiques de l’Allemagne. Quand on parle de vandalisme et de statues détruites, il laisse le baron s’épancher jusqu’à dévoiler son homosexualité : « Est-ce que la destruction de tant de merveilleux jeunes gens, qui étaient des statues polychromes incomparables, n’est pas du vandalisme aussi ? […] Pensez que tous ces grands valets de pied qui avaient deux mètres de haut et qui ornaient les escaliers monumentaux des hôtels de nos plus belles amies ont tous été tués, engagés pour la plupart parce qu’on leur répétait que la guerre durerait deux mois ».

 Le Narrateur le laisse aussi parler des Américains : « Même avant la guerre ils aimaient notre pays, notre art, ils payaient fort cher nos chefs-d’œuvre. Beaucoup sont chez eux maintenant ». Mais le Narrateur soutient au baron que « les cathédrales doivent être adorées jusqu’au jour où, pour les préserver, il faudrait renier les vérités qu’elles enseignent ».

 Il trouve insupportable la manie de Charlus d’expliquer beaucoup de choses par des préférences sexuelles, par exemple l’alliance du tsar Ferdinand de Saxe-Cobourg avec les Empires centraux. « S’il s’est rapproché de l’empereur Guillaume, sourit Charlus, c’est très compréhensible, on est indulgent pour une sœur [en italique], on ne lui refuse rien. » Et à ce moment le Narrateur trouve au baron, dont il apprécie par ailleurs la vive intelligence, un sourire des plus niais.

  Avec Saint-Loup, un Guermantes, le modèle du soldat dont les traits sont empruntés pour beaucoup à son ami Fénelon, fin connaisseur de la littérature allemande et tué au combat, il y a connivence. Ses rapides visites ou ses lettres fictives au Narrateur, citées dans le roman, sont occasion de parler longuement de la guerre.

 Ainsi de la théorie de la « percée ». Très prisée au début du conflit, elle a été complétée par l’idée qu’il faut, avant de percer, bouleverser entièrement par l’artillerie le terrain occupé par l’adversaire. Puis on a constaté « au contraire que ce bouleversement rendait impossible l’avance de l’infanterie et de l’artillerie dans des terrains dont des milliers de trous d’obus ont fait autant d’obstacles ». « La guerre, conclut Saint-Loup, n’échappe pas aux lois de notre vieil Hegel. Elle est en état de perpétuel devenir. »

 Il est naturellement question entre Saint-Loup et le Narrateur de vocabulaire. Sur les mots en faveur, le premier fustige les « passeront pas » ou « on les aura » qui, pires qu’une faute de grammaire ou une faute de goût, sont « une affectation vulgaire que nous détestons tellement comme les gens qui croient spirituels de dire de la coco pour de la cocaïne ». « Mais, continue-t-il dans une belle envolée, si tu voyais tous ceux qui ne se doutaient pas de ce qu’ils recélaient d’héroïsme et seraient morts dans leur lit sans le soupçonner, courir sous les balles pour secourir un camarade […] et, frappés eux-mêmes, sourire au moment où ils vont mourir parce que le médecin-chef leur apprend que la tranchée a été reprise aux Allemands, l’épopée est tellement belle que tu trouverais comme moi que les mots ne font plus rien. »

 Comme il ne veut pas faire un reportage sur Paris en temps de guerre, le Narrateur reproduit rapidement les conversations de quelques hommes qui vont partir au front ou qui en reviennent, craintifs, fiérots ou critiques à l’égard de Joffre. Cependant il trouve le moyen d’évoquer poétiquement les bombardements sur la capitale. Un exemple : « Après le raid de l’avant-veille, où le ciel avait été plus mouvementé que la terre, il s’était calmé comme la mer après une tempête. Mais […] il n’avait pas encore repris son apaisement absolu. Des aéroplanes montaient encore comme des fusées rejoindre les étoiles, et des projecteurs promenaient lentement, dans le ciel sectionné, comme une pâle poussière d’astres, d’errantes voies lactées. »

 Une phrase, me semble-t-il, donne finalement l’ambiance proustienne de ce Paris de 1916 : « Tels les Verdurin donnaient des dîners, et M. de Charlus allait à ses plaisirs, sans guère songer que les Allemands fussent – immobilisés il est vrai par une sanglante barrière toujours renouvelée – à une heure d’automobile de Paris. » Le Narrateur, lui, songe à cette sanglante barrière toujours renouvelée.

  En signant avec Gallimard, Proust l’avait prévenu : il ne voulait pas que ses livres paraissent avant la fin de la guerre. Aussi après quelques tiraillements dus aux multiples remaniements qu’opère, de son écriture quasi illisible, l’auteur sur son texte, À l’ombre des Jeunes filles en fleurs paraît en juin 1919. Tatillon et anxieux sur les tirages, les services de presse, la publicité, Proust se terre chez lui, malade, non sans faire avaler des couleuvres à Gallimard, son éditeur.

 Et puis le 10 décembre éclate la nouvelle. Le Prix Goncourt depuis 1914 n’avait été décerné sinon toujours attribué qu’à des ouvrages portant sur la guerre. Voici que les Jeunes filles en fleurs, soutenu par Léon Daudet, obtient le prix par six voix contre quatre aux Croix de bois de Roland Dorgelès.

 Tandis que l’éditeur Albin Michel, mauvais perdant, entoure le livre de Dorgelès d’un bandeau « Prix Goncourt 4 voix sur 10 », tandis que Marcel gémit parce que la sœur de sa femme de chambre n’a pas trouvé son livre – mal distribué – dans les nombreuses libraires qu’elle a contactées, certains se scandalisent. Comment ? Le Goncourt décerné à un embusqué ? Alors que l’ouvrage de Dorgelès est fait de ses expériences vécues et rend hommage aux soldats morts sur le front ?

 On peut le déplorer ou s’en féliciter, mais c’est ainsi : la littérature l’a emporté sur les bons sentiments.

  

 Jacqueline Duchêne

 

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L’incendie et naufrage du Georges Philippar et

la disparition d'Albert Londres (16 mai 1932)

 

 

Communication du commandant Christian Cottet (16e fauteuil)

Séance du 20 avril 2016

 

 

Le Georges Philippar, cliché de la collection de l’auteur. On trouvera d’autres vues

 sur le site http://www.messageries-maritimes.org/gphilip.htm

Le naufrage du Georges Philippar est mémorable à un double titre.Il n’est guère fréquent qu’un navire brûle dès son premier voyage. Parmi les passagers disparus figure un journaliste célèbre, Albert Londres, ce qui a fait naître la rumeur d'une origine criminelle de l'incendie qui aurait eu pour but de le supprimer. Il est désormais possible, avec le recul du temps, de tenter un réexamen des faits.

Le contexte

 À la fin des années 1920, la Compagnie des Messageries Maritimes fit mettre en construction trois navires d’un type nouveau. Ces navires étaient destinés à remplacer sur la ligne d’Extrême-Orient des paquebots vieillissants de manière à faire face à la concurrence britannique et allemande en offrant un meilleur service. La Compagnie recherchait la vitesse et le luxe.

 Ces trois navires devaient avoir des destins bien différents.

Le Félix Roussel, lancé en 1929 à Saint-Nazaire, prit son premier départ en février 1931 pour la Chine et le Japon.

Le Georges Philippar, identique, lancé à Saint-Nazaire en 1930, qui fait l’objet de cette communication, prit son premier et unique départ sur la même ligne en février 1932. Il ne devait jamais revenir.

L’Aramis, lancé en 1931 à La Seyne-sur-Mer, prit son premier départ pour la même destination en octobre 1932.

 Ces navires avaient un aspect particulier car ils étaient affublés de deux cheminées carrées, dont une postiche à l’avant.

 Caractéristiques

 Paquebot poste

Longueur                    171,50 m

Largeur                         20,80 m

Jauge brute                  17 359 tx

Déplacement             21 448 t

Propulsion                  2 moteurs Diesel lents 10 cylindres 2 temps

Puissance                    11 000 cv

Vitesse                        16 nœuds

 Mise en service

 Dès sa construction, le navire fut victime de graves problèmes : en novembre 1930, un incendie dans les cales réfrigérantes, causé par un court-circuit ; un important retard pris dans l’installation du tableau électrique, refusé par le Bureau Veritas qui le jugeait non conforme. Par ailleurs, des menaces contre le navire avaient été reçues au cours de la construction par la police. 

 Le Georges Philippar allait appareiller de Saint-Nazaire pour une croisière inaugurale le 20 janvier 1932, avec escales à Lisbonne et Ceuta, destination Marseille le 26 janvier. Cette croisière, offerte au président Georges Philippar, à sa famille et à quelques invités, était groupée avec les essais du navire, de nombreux techniciens et ouvriers du chantier achevant les dernières mises au point et procédant au rodage des installations. Croisière sans histoire, validant  l’installation électrique en litige. Les seuls problèmes mentionnés dans le rapport de voyage concernent les détails de ventilation, de robinetterie, la défectuosité du compas gyroscopique aggravée par la décompensation des compas magnétiques.

 Il faut aussi mentionner que le paquebot était trop lent par rapport au cahier des charges, filant 15 nœuds maximum alors que le contrat en prévoyait 16.

 Voyage inaugural

 Le rapport du voyage inaugural est éloquent. Rien que de très banal à l’exception de deux détails. L’escale de Port-Saïd a été écourtée pour déjouer un attentat, dont la teneur n’est pas mentionnée. Le séjour de tête de ligne a été effectué à Shanghai alors que les ports de Kobe et Yokohama ont été touchés. Aucun incident technique ni problème particulier lié à l’équipage ne sont mentionnés. Quelle pouvait être la situation qui a imposé ce changement ? Conquête de la Mandchourie, instabilité politique au Japon où les militaires tentent de prendre le pouvoir, nous ne le savons pas. Les appareils fonctionnent normalement, si ce n’est une tendance du moteur bâbord à refuser de partir en arrière en manœuvre. Rien de particulier du côté de l’installation électrique. Le voyage  est donc bien banal, du moins jusqu’à la nuit du 16/17 mai 1932.

 La catastrophe

 La veille au soir, le 16 mai, on a donné à bord une petite fête traditionnelle au profit des œuvres de mer autour de la piscine intérieure. L’ambiance est bonne, le navire est plein, avec 767 passagers et 253 membres d'équipage. Les passagers semblent satisfaits.

La route est au N81W, ce qui de nos jours se dirait au 279 ou WNW, le vent soufflant de bâbord. La chaleur, à l’entrée du golfe d’Aden, est étouffante et incite à l’ouverture des sabords et des hublots, à la mise en place de bonnettes, bref à la ventilation générale du navire pour le confort des passagers et de l’équipage.

Vers  01.30, la passagère de la cabine de luxe N° 5 située à bâbord avant-pont D, madame Valentin, appelle par sonnerie le veilleur de nuit Profizi pour un court-circuit (sa lampe de chevet refuse de s’éteindre). Ne voyant arriver personne, elle s’en va quérir elle-même le veilleur de nuit, dans son réduit proche du hall de la grande descente avant. Celui-ci se rend sur place et décèle une forte odeur de brûlé. Il décide d’aller réveiller son supérieur, le maître d’hôtel Alix, dans sa cabine du pont B. Celui-ci décide d’aviser par téléphone l’officier mécanicien de quart, M. Leturnier, qui lui conseille d’appeler l’officier électricien. Il est alors environ 01.50. Vingt minutes se sont écoulées.

Le maître d’hôtel Alix, qui a pris le temps de s’habiller, se rend à la cabine N° 5. Il constate un début d’incendie sortant du plafonnier du hall. Il prend un extincteur et entreprend tout seul l’extinction.

Il faut bien se rendre compte que ni le veilleur de nuit ni le maître d’hôtel n’ont ni actionné l’alarme incendie ni prévenu la passerelle.

Vers 02 .00, le feu a pris de l’intensité, la coursive est envahie de fumées.  Toujours pas d’alarme incendie. Madame Valentin, devant le peu d’efficacité du veilleur de nuit et du maître d’hôtel, affolée par l’extension du sinistre, s’élance pour chercher de l’aide. Elle passe par le grand escalier, accède au grand hall du pont E où elle rencontre le second-capitaine M. Paoli et le lieutenant M. Richard qui reviennent d’une inspection de la soute à soie de bâbord arrière où une alarme incendie les avait amenés.

Vers 02.05, MM. Paoli et Richard font une rapide inspection du pont D où les flammes obstruent toute la partie avant de ce pont et où les fumées envahissent les coursives. Ils gagnent précipitamment la passerelle qui est enfin informée plus de trente minutes après le début de l’incendie. Madame Valentin gagne au même moment par tribord l’appartement du commandant, où elle frappe. Malheureusement, c’est le bureau qui est à tribord et non la chambre, elle n’obtient pas de réponse, mais son vacarme alarme l’officier de quart, M. Mougeot, à qui elle finit par signaler le court-circuit et ses conséquences, au moment où MM. Paoli et Richard arrivent à la passerelle. Il n’y a toujours pas d’alarme incendie.

A 02.10, le commandant Vicq est appelé : il décide d’aller se rendre compte personnellement de la situation, toujours sans donner l’alarme incendie. Il descend par les coursives intérieures vers la descente de service et gagne l’avant du pont C, puis accède à la grande descente et remonte vers le hall du pont D où il trouve des flammes et d’épaisses fumées qui envahissent rapidement toutes les coursives. Il remonte alors à la passerelle par la voie la plus directe et cette fois l’alarme générale est enfin sonnée vers 02.20, soit cinquante minutes après le début de l’incendie.

Vers 02.20 le navire vient à droite et change de route, le commandant fait également stopper les moteurs principaux, ce qui a pour effet de diminuer le vent relatif et de mettre le flanc bâbord, en feu, sous le vent des fumées.

Vers 02 .25, on rappelle aux postes d’abandon et on ferme les portes étanches. Les passagers qui ont entendu l’alarme font état dans leurs témoignages du peu d’effet de ces alarmes par klaxon, mais ils ont bien entendu l’appel aux postes d’abandon au moyen de la sirène.

La passerelle est devenue inutilisable, envahie par les fumées et isolée électriquement du reste du navire, le feu ayant probablement causé la rupture des câbles de commande. Le personnel de quart évacue la passerelle et s’applique à mettre un maximum de canots de sauvetage à la mer. Déjà, ceux de bâbord sont inutilisables du fait des fumées. A tribord, l’embarcation N° 1 est en feu, la N° 3 est inaccessible à cause des flammes qui sortent du poste radio, les 5 et 7 sont coincées sur leurs chantiers par suite d’une fausse manœuvre. Seules les embarcations N° 9 et 11 seront mises à l’eau dans des conditions épouvantables d’obscurité, de fumée, et n’atteindront la surface de l’eau qu’après avoir apiqué et s’être vidées de leur matériel.

Les coutures du pont fondent, rendant celui-ci glissant, l’ensemble du château devient la proie des flammes et doit être évacué immédiatement. Le feu poursuit son travail de chauffage des superstructures, portant le pont d’acier au rouge.

Avant l’évacuation du poste radio envahi par les fumées puis les flammes, le commandant a fait émettre un S.O.S. sans position du navire, le temps manquant. Le message est ainsi rédigé : « S.O.S. PHILIPPAR. GARDAFUI. », répété trois fois (Gardafui : cap à l'entrée du golfe d'Aden, sur la côte somalienne). Il n’a été entendu par aucune station radio et n’a déclenché aucune auto-alarme sur les navires navigant dans la zone.

Le navire est maintenant séparé en deux, sans moyens de communications entre l’avant et l’arrière. Il n’y a aucun membre d’équipage à l’avant, les 80 passagers des 3e et 4e classes étant abandonnés à leur triste sort.

Sur 18 embarcations de sauvetage, en définitive 6 sont utilisables. Or le paquebot est largement complet avec 767 passagers à bord. Ce qui ne permet d’évacuer qu’environ 300 personnes, tous les canots n'étant pas remplis.

Il n’est alors plus question que de survie. Aucune victime n’est à déplorer au pont C, grâce à l’action du commissaire Giraudo qui organise le cheminement.

Ceux des passagers qui se sont trouvés emprisonnés au pont D l’ont sans doute été dans leur cabine à cause des flammes qui leur barraient la voie du salut. Selon le rapport de voyage, il y aurait eu 41 victimes parmi les passagers du pont D. Ces personnes ont sans doute trouvé la mort dans l’incendie de ce pont D, notamment par suite de la configuration des lieux (qui avaient été qualifiés de « labyrinthe »).

Certains s’échappent à la faveur d’un sabord ouvert, d’autres passent sous l’incendie par la grande salle à manger et les offices et parviennent à gagner l’arrière où l’on met à l’eau ce que l’on peut comme embarcations et radeaux :  faute de mieux, on a même construit deux radeaux.

L’aube, qui n’est plus très loin, arrive et apporte le salut par la présence d’un pétrolier soviétique, le Sovetskaïa Neft et de deux cargos britanniques, le Contractor de T & J Harrison et le Mahsud de Brocklebank Line. Ces navires ont donc recueilli les naufragés, qui ont été par la suite transférés sur un autre paquebot des Messageries Maritimes, l’André Lebon, en route de Marseille à Yokohama, qui a fait un détour pour ramener à Djibouti les survivants, d’où ils ont été rapatriés en France en plusieurs « lots » par des paquebots de la Compagnie rentrant de  voyage vers Marseille.

 Un disparu illustre, Albert Londres

Le journaliste et écrivain français Albert Londres, né le 1er novembre 1884 à Vichy, occupait la cabine n° D 34 qui se trouvait à tribord milieu du navire à hauteur du tambour machine. Il convient de rappeler brièvement son œuvre et son action pour comprendre l’émotion que souleva sa disparition et les bruits qui coururent au sujet de l’origine de l’incendie.

En 1923, il se rend en Guyane où il visite le bagne aux Îles du Salut, à Cayenne et à Saint-Laurent-du-Maroni. Décrivant les horreurs de ce qu'il voit, son reportage suscite de vives réactions dans l'opinion mais aussi au sein des autorités.

En 1924, il poursuit ses enquêtes sur les travaux forcés et se rend en Afrique du Norddes bagnes militaires accueillent les condamnés des conseils de guerre qui n'en finissent pas d'expier leur très grande faute.

Il s'intéresse ensuite au Tour de France et dénonce l'impitoyable et intolérable exigence physique réclamée aux cyclistes dans ce « tour de souffrance », ainsi que la bêtise du règlement.

Il se rend ensuite dans les asiles psychiatriques, y dénonce les mauvais traitements ou les carences alimentaires et sanitaires et rappelle que « notre devoir n'est pas de nous débarrasser du fou, mais de débarrasser le fou de sa folie ».

Il s'intéresse au sort des Françaises conduites en Argentine pour y être prostituées. Son récit paraît en 1927 sous le titre Le chemin de Buenos Aires (La Traite des Blanches). Il démonte les arguments des bien-pensants et souligne la responsabilité collective dans un trafic qui fleurit sur la misère des femmes.

En 1928, toujours pour Le Petit Parisien, il voyage du Sénégal au Congo et découvre que la construction des voies ferrées ou les intolérables exploitations forestières provoquent un nombre effroyable de morts parmi les travailleurs africains. « Ce sont les nègres des nègres. Les maîtres n'ont plus le droit de les vendre. Ils les échangent. Surtout ils leur font faire des fils. L'esclave ne s'achète plus, il se reproduit. C'est la couveuse à domicile. » Il conclut en s'insurgeant contre la colonisation, responsable de ces crimes.

En 1929, alors que l'antisémitisme est très présent en Europe, il se rend en Palestine. Il rencontre la communauté juive et tombe face à un peuple exclu. Il se prononce alors pour la création d'un État israélien mais doute sérieusement d'une possible entente entre Juifs et Arabes. « Le déséquilibre démographique laisse présager des jours sombres : 700 000 Arabes contre 150 000 Juifs. »

Il part ensuite pour les Balkans et enquête sur les mécanismes du terrorisme des Comitadjis, des nationalistes macédoniens qui contestent la division de leur territoire entre la Bulgarie, la Serbie et la Grèce. Cela sera son dernier reportage.

« Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » (Albert Londres, Terre d’ébène, récit, Paris, Albin Michel, 1929).

Cette maxime d’Albert Londres résume l’idéal de ce professionnel de l’information qui reste une référence pour de nombreux journalistes français.

Le Georges Philippar le ramenait de Chine en France. Il semblait avoir découvert un grand scandale : « Il est question d'armes, de drogue, d'immixtion bolchévique dans les affaires chinoises», rapporte la biographie de Pierre Assouline. Mais son reportage brûle également dans l'incendie et les personnes auxquelles il a confié le contenu de sa découverte – le couple Lang-Willar – meurent à leur tour dans un accident d'avion.

Dès lors, une rumeur a couru, entretenue par des journalistes recherchant le sensationnel : l’incendie aurait été criminel et il visait à éliminer Albert Londres dont les reportages pouvaient gêner. Il eût fallu des criminels bien retords pour mettre le feu à un navire de 171 m. de long, de surcroît à l’opposé de l’endroit où se trouvait la victime désignée. On trouve dans l’album d’Hergé, Tintin, le Lotus Bleu, publié en 1932 (coïncidence particulière) une façon bien plus discrète de se débarrasser de quelqu’un sur un paquebot. En fait, dans son ouvrage Paquebots vers l'Orient, Philippe Ramona relate le témoignage du mécanicien de bord Sadorge : apercevant un passager qui tente d'échapper aux fumées de sa cabine en passant par un hublot, Sadorge lui descend un tuyau d'arrosage, mais l'homme, paniqué, s'en saisit avant que Sadorge ait le temps d'assurer le tuyau qui se déroule, précipitant l'homme dans la mer. La description physique faite par le mécanicien correspond trait pour trait à celle d’A. Londres, qui serait donc mort noyé, à l'instar de nombreux autres passagers.

Depuis 1933, le prix Albert-Londres récompense les meilleurs journalistes francophones.

 Analyse des causes de l’incendie.

 Il faut d’abord savoir que nombre de navires de l’époque brûlèrent, même s’ils n’étaient pas tous construits par le même chantier, mais tous selon des procédés désuets. Or, ce qui pouvait fonctionner sur un navire du début du siècle, plus petit, équipé d’une installation électrique embryonnaire, était susceptible de causer des  catastrophes 20 ans plus tard, sur des navires beaucoup plus grands avec des puissances électriques beaucoup plus développées. Même après la Grande Guerre, on a construit des navires dont la puissance électrique était distribuée par du câble mono fil en courant continu, le retour se faisant par la coque ! Ces navires durent être ferraillés au bout de 20 ans à la suite de  l’épidémie d’incendies causés par ces installations.

 D’autre part,  beaucoup  de navires furent construits selon des normes qui défient le bon sens en matière de prévention : les paquebots de luxe étaient alors dotés de gigantesques espaces, tant verticaux qu’horizontaux. Les dômes traversaient parfois 3 ou 4 ponts, ce qui faisait un bel effet sur les dépliants publicitaires mais faisait une belle part au feu en cas d’incendie dans de tels espaces.

 r le Georges Philippar, on constate que sont superposés la salle à manger du pont B, le dôme de cette salle à manger, la grande descente au pont C, un hall au pont D, le jardin d’hiver jouxtant le grand salon du pont E, et pour couronner cette belle pièce montée, au pont F tous les salons contigus : salon de correspondance, salle radio, dôme du grand salon, etc. Tout ceci sous la passerelle de navigation et le poste radio.

 Sans trahir un secret d’Etat, tout le monde sait que la chaleur monte et, vienne un foyer d’incendie à se déclarer dans un seul de ces espaces, c’est la colonne entière qui brûle, avec pour corollaire la perte des moyens de communications, du centre de commandement du navire par évacuation de la passerelle et du poste radio en feu, ainsi que l’impossibilité d’utiliser les embarcations de sauvetage situés juste au-dessus de l’incendie.

On a bien mis en cause les matériaux utilisés sur ce paquebot de luxe : bois précieux, décoration à profusion, mais en fait, au-delà des matériaux particulièrement inflammables, c’est l’incohérence même de la construction du navire qui est la cause principale de la catastrophe, bien plus que les bois, les meubles, les rideaux et les tapis.

 Lors de l’affaire de l’Erika, on a beaucoup attaqué les sociétés de classification maritime et leur laxisme apparent dans les inspections et visites de navires. Mais un des acteurs totalement oubliés dans la tragédie du Georges Philippar fut sans conteste la société de classification (Bureau Veritas) qui fut complice dans deux domaines : l’incurie et la stricte observance de règlements périmés.

 Au-delà de la décoration, composée de trop de bois, c’est le mode de construction qui est à incriminer. La décoration intérieure était fixée sur la structure métallique par des blocs de bois sur lesquels avaient été rapportés aussi bien les éléments de câblage électrique que le vaigrage des emménagements. Les fils électriques étaient suspendus à des gouttières en bois, pratique qui ne sera remplacée que seulement après la Seconde Guerre par l’utilisation de gouttières métalliques. Il existait donc sous les ponts en acier une lame d’air cloisonnée par les seules parties hautes  des cloisons des cabines (2 x 9 mm de contreplaqué) traversées dans les ouvertures béantes par des nappes de câblage fixées sur des planches combustibles ! Aucune barrière coupe-feu n’était prévue dans ce qui allait devenir des points chauds de l’incendie. Aucune cloison pare-feu ou d’acier ne coupait ces espaces vides et ne permettait de circonscrire l’incendie horizontalement. Tout feu prenant dans ces espaces intermédiaires entre les plafonds et les ponts pouvait se développer confortablement sur de grandes surfaces, sans contrôle ni limitation et échauffer la structure métallique, occasionnant une propagation plus rapide du sinistre. Il ne faut pas oublier non plus que les cloisons intérieures étaient réalisées en contreplaqué. On reste confondu à l’idée que des sociétés de classification aient cautionné  pendant aussi longtemps des pratiques aussi dangereuses.

 Toute cela se pratiquait dans une continuité invariable : les spécifications de construction du Georges Philippar étaient identiques à celles du Félix Roussel, navire frère, pour lequel on avait pris pour modèle l’Athos II, navire le plus récent de la Compagnie, dont les installations étaient directement copiées sur celles du D’Artagnan dont le dessin remontait à l’époque d’avant la Première Guerre. On appliquait en 1932 les normes de 1913.

 Le navire était donc parfaitement conforme aux normes en vigueur, édictées en 1929 par une conférence de Londres. C’est à la suite de l’incendie dévastateur du paquebot américain Morro Castle en septembre 1934, causant la mort de 130 passagers, que les règlements ont évolué aux États-Unis, prescrivant strictement des matériaux incombustibles et des cloisonnements anti-incendie.

 Il existe plusieurs hypothèses concernant la cause initiale de l’incendie.

 Hypothèse électrique

 Nous venons d’en évoquer les facteurs. Pourtant, la Compagnie ne varia en aucune façon ses pratiques et il n’existe pas de différence notable entre la construction du Félix Roussel en 1931, du Georges Philippar en 1932 et surtout de l’Aramis, identique, fin 1932. Aucune modification ne devait être apportée au Félix Roussel ni à l'Aramis, ce dernier sorti après la perte du Georges Philippar. Cette hypothèse électrique sera néanmoins l’hypothèse privilégiée par la commission d’enquête, après visite de plusieurs paquebots similaires et examen des modes de construction en vigueur.

 Hypothèse de la malveillance

 Elle est double.

 Malveillance involontaire : un mégot est jeté de n’importe quel endroit du fronton et met le feu au lit d’une des suites non occupées. C’est une hypothèse difficile à prouver mais le rapport des enquêteurs fait état d’une nécessité d’obturation des bonnettes d’aération des sabords avec un grillage fin.

 Malveillance volontaire : Fallait-il tuer Albert Londres et les époux Lang-Villard ? Fallait-il pour cela mettre le feu au navire sans certitude d’atteindre la ou les cibles présumées ? Une telle hypothèse ne résiste à aucune analyse sérieuse. On peut la ranger au rayon des curiosités médiatiques entre le monstre du Loch Ness et la catastrophe de l’Hindenburg.

 En dehors de cette dernière, toutes les hypothèses se valent : feu électrique, mégot égaré, échauffement de matériaux. Aucune réponse n’est certaine quant à la nature du départ de l’incendie.

 En revanche, si les hypothèses de cause de début de l’incendie ne manquent pas, la cause de la perte totale du navire à la suite de cet incendie met en lumière le facteur humain.

 Causes de la perte du navire

 D’abord, le fait que l’alarme incendie n’ait été actionnée que cinquante minutes après l’apparition des premières fumées. Le feu avait alors pris une extension telle qu’il devenait impossible à circonscrire.

 Ensuite, l’équipe de sécurité incendie (les pompiers du bord) n’a jamais été réunie (faute d’alarme), les moyens de lutte ont été utilisés en ordre dispersé, sans encadrement  et de façon artisanale.

 L’équipage n’a jamais manqué à sa mission lorsqu’il en a reçu l’ordre, c’est-à-dire trop tard, avec les moyens dont il disposait, moyens tragiquement insuffisants. Le commissaire M. Giraudo a tenu sa manche à incendie jusqu’à 04.00 heures du matin dans la grande descente avant pour assurer l’évacuation des passagers. La machine n’a été évacuée qu’au dernier moment vers 04.30 et sur ordre, après que  les caisses d’alimentation des groupes électrogènes ont été complétées afin que les pompes à incendie continuent à fonctionner.

 Les marins de l’État, passagers bloqués à l’avant, ont soutenu devant les enquêteurs qu’il était impossible de brancher les lances à incendie sur les bouches à incendie car en fait ils ne savaient pas le faire.

 Le feu du Georges Philippar était en fait incontrôlable dès le début de l’alarme, faute du respect des procédures et de la mise en œuvre immédiate des moyens de lutte contre le feu.

 Épilogue.

 La suite de cette affaire est tragique pour le capitaine du navire, l’infortuné commandant Vicq, pour qui la tragédie ne se termine pas à la perte de son navire. La Compagnie a réussi à rejeter l’entière responsabilité de l’évènement sur son préposé. Cela démontre cette fois encore l’habileté des grandes compagnies et des pouvoirs publics à échapper à leurs responsabilités.

 Le commandant Vicq avait été le pacha du Paul Lecat en décembre 1928 lors de l’incendie en cale sèche de celui-ci à Marseille. Il ne pouvait être tenu responsable de la perte de ce navire, qui était désarmé, alors qu’il était à son domicile, débarqué du rôle, et que la lutte contre l’incendie, dû aux ouvriers du chantier de réparation navale, avait été conduite par les sapeurs-pompiers du port de Marseille. Aucun reproche ne lui avait d’ailleurs été formulé. Mais par la suite, on se servit de cette affaire pour l’atteindre dans l’affaire du Philippar et l’accuser de négligence coutumière dans le contrôle de l’incendie. On alla même jusqu’à lui reprocher d’avoir encouru des dommages dans l’incendie d’un garde-meubles auquel il avait confié ses biens !

 Or, le commandant Vicq, en tête de liste des commandants, avait été choisi pour le paquebot neuf Philippar compte tenu de ses grandes qualités. Il s’est cependant révélé un piètre témoin lors des commissions d’enquête (il avait aussi été un piètre acteur lors de la tragédie, affolé par la rapidité et l’importance du sinistre). Il rend compte dans ses rapports de son implication  dans la prévention pour avoir organisé des exercices de sécurité incendie tous les deux jours lors du voyage aller et tous les trois jours lors du voyage retour. Il ne peut donc être qualifié de laxiste ou taxé d’imprudence.

 La presse de l’époque a joué un rôle particulièrement délétère dans le traitement de cette information en lui infligeant un lynchage médiatique mené en parallèle avec les travaux des commissions d’enquête. Les journaux, non contents de faire de gros titres mal informés sur le naufrage, se livrèrent à une véritable charge contre l’infortuné commandant Vicq. Chacun y alla de son information exclusive, de son interview sensationnelle, de son rapport explosif.

 Tragédie de la désinformation, où l’on donna, comme c’est souvent le cas, la parole à nombre d’incompétents, de témoins vaguement directs ou totalement indirects, d’inévitables experts à la petite semaine : un technicien des chantiers, un ouvrier électricien, un ingénieur des PTT. De vrais experts maritimes ! On n’a pas hésité à publier la relation du naufrage vue par le beau-frère d’un coiffeur du bord qui était mort depuis 10 ans.

 On  reste confondu devant de pareilles théories du complot dont l’ineptie égale l’ardeur commerciale de la presse. Cette campagne médiatique eut deux conséquences principales : d’une part la mise en cause virulente du commandant Vicq, qui termina sa carrière tristement sur un vieux navire et prit sa retraite en 1933, d’autre part la dissimulation volontaire de la responsabilité non seulement de la Compagnie, de l’Etat, mais aussi des sociétés de classification  qui acceptaient à l’époque le type de construction des ces palaces flottants.

 Conclusion

 Il s’agit d’un fait divers bien triste où la fatalité de la conception et la sous-estimation de l’alerte ont joué un rôle capital dans la perte du Georges Philippar, navire amiral fantôme d’une compagnie défunte.

 On ne peut que déplorer les agissements de la presse, qui a grossi le trait et caviardé la vérité pour vendre du papier. Récemment, la théorie du complot a même été reprise par une chaîne de télévision. Le journaliste auteur du reportage tentait de faire cheminer l’idée qu’un reporter tel qu’Albert Londres ne pouvait que rejoindre le camp mythique des héros. Il ne pouvait s’être maladroitement noyé en sautant de son hublot.  Il fallait un complot pour le tuer !

 Cette catastrophe, suivie de celle du Morro Castle, et de bien d’autres moins connues, a finalement fait évoluer les règlementations, qui ont suivi les rapports de la commission sénatoriale.

 Les nouvelles prescriptions préconisaient une limitation des risques d’apparition et de  propagation des incendies selon les principes suivants :

            -  la construction selon un cloisonnement horizontal et vertical ;

            -  la nécessité de recourir à des matériaux incombustibles avec cloisons et portes coupe-feu ;

            -  la surveillance des constructions par des pompiers professionnels.

 

Par ailleurs, en matière de lutte contre le feu sont apparues :

            -    l’instauration d’une surveillance par réseau de cellules sensibles ;

            - l'installation de systèmes d’extinction fixes à déclenchement automatique ;

            -  la création d’équipes de marins spécialistes du feu diplômés, uniquement affectés à la sécurité.

 L’incendie a toujours été et reste aujourd’hui la hantise des marins et malgré leur application à s’en prémunir, des navires ont continué à être perdus par le feu malgré toutes les précautions, l’application de normes draconiennes, l’entraînement quotidien des équipes de sécurité et un matériel performant. Heureusement, dans 99%  des cas, les marins parviennent à éteindre le feu avant qu’il ne prenne des proportions irréversibles.

 Parmi les navires français célèbres, construits selon des normes modernes, il faut tristement citer :

            - le paquebot Atlantique, perdu par incendie en 1933;

            - le paquebot Paris, victime d'un incendie dévastateur au cours d'un arrêt technique, mais remis en état après 6 mois de travaux et perdu lors de l'incendie suivant en 1939, après que les tonnes d'eau déversées pour combattre le feu l'aient fait chavirer dans le port du Havre;

- le paquebot Normandie, 1935, réquisitionné par la marine des États-Unis sous le nom de USS Lafayette, incendié à New York au cours  de sa transformation en transport de troupes, et perdu car les tonnes d’eau utilisées pour tenter d’éteindre le feu l’ont fait chavirer ;

- le paquebot La Marseillaise, 1949, des Messageries Maritimes, qui après sa vente à la compagnie italienne Costa, sous le nom de Bianca C, fut perdu par incendie en octobre 1961 en baie de Grenade ;

- le paquebot Antilles, 1953, de la Transat, perdu par incendie au large de l’île Moustique, aux Antilles en janvier 1971 ;

- le paquebot Pasteur, 1966, des Messageries Maritimes,  qui après sa vente à une compagnie indienne sous le nom de Chidambaram, a été perdu par incendie en février 1985.

 Cette liste n’est pas exhaustive, loin de là.